La géopolitique des déchets : quand les pays asiatiques croulent sous les ordures

ZONE ASIE-PACIFIQUE

Alors que de nombreux pays d’Asie du Sud-Est renvoient de plus en plus de conteneurs remplis de déchets vers les pays occidentaux, il est intéressant de revenir aux sources de ces controverses. Quelles sont les raisons de ces retours à l’envoyeur ?
 

En 2017, la Chine annonce une décision qui fait l’effet d’une bombe sur le marché mondial du recyclage : à partir du 1er janvier 2018, elle cessera d’importer 24 types de déchets, plusieurs types de papiers et de textiles, des résidus métalliques mais surtout certaines catégories de plastique, jugées difficilement recyclables en raison de leur impureté.

La principale raison avancée est d’ordre environnemental et sanitaire : le recyclage de ces déchets plastiques causerait une grande pollution. Cela permet également à la Chine de valoriser ses propres ordures, jusque-là peu mises à profit. Enfin, en régulant ce marché juteux, Pékin retrouve également une maîtrise sur ce milieu, alors dominé par les autorités locales. Quoi qu’il en soit, la décision a un impact considérable au niveau mondial. Si certains professionnels du secteur avaient vu le vent tourner, il n’empêche que la Chine, leader mondial du recyclage des déchets plastique, traitait alors un nombre considérable de déchets. En 2017, 87% du plastique recyclé de l’Union européenne est exporté vers les usines chinoise, tandis qu’au milieu des années 2000, les déchets plastiques représentaient les exportations américaines les plus importantes en direction de la Chine, en volume mais également en valeur [1].

 

La décision chinoise sera finalement bien respectée, forçant les industriels occidentaux à trouver de nouveaux débouchés pour ces déchets devenus encombrants. Les stocks en Europe deviennent problématiques tandis qu’aux Etats Unis, certains déchets recyclables, triés par les ménages, sont incinérés avec le reste des ordures [2]. Pour pallier cette situation, les pays voisins de la Chine, en Asie du Sud Est, sont des destinations toutes trouvées. Très vite, l’Indonésie, les Philippines et la Malaisie, se retrouvent submergées par des tombereaux de déchets provenant des Etats-Unis, de Grande-Bretagne, du Japon, d’Australie ou encore de France.

 

Les déchets plastiques de faible qualité au regard des nouveaux standards chinois envahissent donc ces pays. Importés parfois clandestinement, ils créent de nombreux problèmes. Des villages deviennent, du jour au lendemain, des décharges à ciel ouvert. Si une partie de ces déchets est recyclée, ce qui est quand même le but initial de l’opération, le reste est incinéré, souvent en plein air. Les déchets s’accumulent dans ces « villes poubelles » où ils se dégradent au fil des intempéries, polluant les cours d’eau. Les problèmes de santé se multiplient, la population étant exposée à des fumées toxiques. Des entreprises locales et des groupes criminels parviennent à tirer leur épingle du jeu grâce aux revenus générés par leurs activités, mais ce n’est pas le cas d’une majorité des travailleurs. Des initiatives citoyennes sont parfois mises en place pour dénoncer ces pratiques, parfois au péril de leur vie, comme en Malaisie, où les habitants d’une petite ville ont exposé les activités illicites d’une entreprise de recyclage. Celle-ci incinérait les déchets trop contaminés pour être recyclés, avant d'en déverser les résidus dans la nature, ceci, sans permis [3]. Cela a forcé les gouvernements à réagir, engendrant alors de véritables bras de fer diplomatiques.

Des ordures peu diplomates


 

Dès 2018, submergés, la Malaisie, la Thaïlande et le Vietnam refusent des cargaisons de déchets, et introduisent des législations pour interdire temporairement ou définitivement les importations de déchets plastiques. Afin de faire réagir les pays occidentaux, les pays d’Asie du Sud-Est se mettent à renvoyer régulièrement des conteneurs arrivés illégalement dans leurs ports. En mai 2019, la Malaisie annonce vouloir renvoyer 3000 tonnes de déchets, soit 60 conteneurs, vers 14 pays, dont les Etats-Unis ou la France [4]. Suite à cette décision, cette dernière a d’ailleurs infligé une amende de 192 000 euros à une entreprise française de négoce de déchets. Le problème n’est pas tant le traitement des déchets plastiques recyclables, mais plutôt qu’une partie des industriels et des exportateurs ne jouent pas le jeu. Des ordures ménagères sont mêlées au plastique et certains conteneurs sont même remplis de déchets contaminés. Ils ne sont pas recyclables et vont donc contribuer aux problèmes de pollution cités plus haut. Le Sri Lanka a par exemple renvoyé des tonnes de déchets dangereux, dont du matériel médical usagé retrouvé dans des conteneurs supposés contenir des matelas. Le message est clair : les pays asiatiques ne veulent plus se charger des ordures des pays occidentaux. La ministre de l’environnement malaisienne Yeo Bee Yin déclare ainsi que « La Malaisie ne continuera pas à être la décharge du monde »[5].

Si la plupart des pays exportateurs ont accepté de récupérer leurs conteneurs, les politiques du retour à l’envoyeur ont provoqué quelques tensions. Une véritable crise diplomatique a éclaté entre les Philippines et le Canada à ce sujet. Tout a commencé en 2013, lorsque, comme souvent, des conteneurs se sont avérés ne pas contenir du plastique recyclable mais plutôt des couches pour adultes et autres ordures. Un imbroglio juridique se met en place entre les deux Etats, personne ne voulant être responsable de ces déchets pourrissant dans les ports de Manille et de Subic. En 2019, le président Philippin, Rodrigo Duterte, bien connu pour ses sorties fracassantes à propos des trafiquants de drogue, déclare alors « Combattons le Canada. Je vais leur déclarer la guerre »[6]. Il rappelle son ambassadeur à Ottawa, affirme être prêt à couper tout lien diplomatique et son porte-parole menace d’aller déverser les déchets contaminés à proximité des eaux territoriales canadiennes [7]. Le Canada a fini par accepter de rapatrier ses ordures, tant embarrassantes qu’encombrantes, et cela a mis fin à la crise. Cette affaire démontre tout l’enjeu que représentent aujourd’hui les déchets, qui cristallisent les tensions et posent des problèmes écologiques, sanitaires et de souveraineté. Comme affirmait Yeo Bee Yin à propos de la Malaisie : « c’est une question de dignité ».

D'un point de vue légal


 

Le commerce de déchets n’est pas illégal, loin de là. La Chine en a longtemps bénéficié, le plastique recyclable devenant une matière première pour les usines de produits manufacturés qui inondent la planète. Ces importations permettaient également aux portes conteneurs de ne pas revenir à vide vers l’Asie après avoir approvisionné l’Europe. Le problème provient d’une part du volume que représentent ces échanges, la Malaisie ayant vu son volume d’importation exploser suite à la décision de la Chine (les importations des 6 premiers mois de 2018 représentent 3 fois celles de 2016) [8], et d’autre part des déchets illégaux évoqués plus haut. A cause des faibles coûts de transports, des législations environnementales peu contraignantes et de la main d’œuvre bon marché, les pays asiatiques se retrouvent inondés de déchets. Pour tenter de résoudre le problème, les signataires de la convention de Bâle sur la circulation transfrontalière des déchets dangereux ont ajouté en mai 2019 un amendement sur les déchets plastiques. En principe, cela doit améliorer la transparence et la traçabilité des cargaisons, permettant ainsi aux pays de refuser plus facilement des déchets non recyclables. Néanmoins, cela concerne uniquement les signataires de la convention, à laquelle les Etats-Unis ne sont pas partie. L’amendement entrera bientôt en vigueur; en attendant, les retours de conteneurs se poursuivent : le 20 janvier 2020, la Malaisie a ainsi renvoyé 150 conteneurs supplémentaires, dont 43 vers la France.

Le mirage du recyclage


L’ambition affichée du gouvernement français de recycler 100% du plastique d’ici 2025 est louable, mais elle entretient le mythe du recyclage. En séparant ces déchets, le consommateur se donne bonne conscience à peu de frais, sans se douter qu’une partie de ses poubelles va se retrouver à l’autre bout du monde. Le recyclage est une bonne chose mais pas une solution définitive : la seule manière de ne plus voir les pays en développement crouler sous nos déchets est d’adapter notre consommation en limitant l’usage du plastique.


Notes

[1] Les nouveaux délinquants environnementaux – épisode 4 : Déchets : des objets de convoitise au Nord comme au Sud

[2] Oliver Milman, 'Moment of reckoning': US cities burn recyclables after China bans imports

[3] Dominique Mosbergen, She Wanted Her Town To Breathe Clean Air. She Got Death Threats Instead.

[4] Juliette Labracherie, La Malaisie va retourner à l’envoyeur des tonnes de déchets plastiques

[5] Ibid

[6] Les Philippines renvoient au Canada des tonnes de déchets plastique

[7] Pascale Guéricolas, Philippines et Malaisie ne veulent plus garder les déchets du Canada, RFI, 30 mai 2019

[8] Hannah Ellis-Pertersen, Treated like trash: south-east Asia vows to return moutains of rubbish from West


Bibliographie

 

Les nouveaux délinquants environnementaux – épisode 4 : Déchets : des objets de convoitise au Nord comme au Sud, France Culture, 07 juin 18, url : https://www.franceculture.fr/emissions/cultures-monde/culturesmonde-du-jeudi-07-juin-2018

Christine Cole, Quid du recyclage international du plastique maintenant que la Chine ne veut plus s’en charger ?, The Conversation, 7 décembre 2017, url : https://theconversation.com/quid-du-recyclage-international-du-plastique-maintenant-que-la-chine-ne-veut-plus-sen-charger-86175

Emily Holden, Nearly all countries agree to stem flow of plastic waste into poor nations, The Conversation, 11 mai 2019, url : https://www.theguardian.com/environment/2019/may/10/nearly-all-the-worlds-countries-sign-plastic-waste-deal-except-us

Oliver Milman, 'Moment of reckoning': US cities burn recyclables after China bans imports, The Guardian, 21 février 2019, url : https://www.theguardian.com/cities/2019/feb/21/philadelphia-covanta-incinerator-recyclables-china-ban-imports

The Recycling Myth, Greenpeace, url : https://www.greenpeace.org/southeastasia/publication/549/the-recycling-myth/

Dominique Mosbergen, She Wanted Her Town To Breathe Clean Air. She Got Death Threats Instead., The Huffington Post, 27 mars 2019, url : https://www.huffpost.com/entry/malaysia-jenjarom-activists-plastic-recycling_n_5c99e86ce4b0d42ce3606110

Dominique Mosbergen, China No Longer Wants Your Trash. Here’s Why That’s Potentially Disastrous., The Huffington Post, 24 janvier 2018, url : https://www.huffpost.com/entry/china-recycling-waste-ban_n_5a684285e4b0dc592a0dd7b9

Juliette Labracherie, La Malaisie va retourner à l’envoyeur des tonnes de déchets plastiques, Courrier International, 28 mai 2019, url : https://www.courrierinternational.com/revue-de-presse/environnement-la-malaisie-va-retourner-lenvoyeur-des-tonnes-de-dechets-plastiques

Hannah Ellis-Pertersen, Treated like trash: south-east Asia vows to return moutains of rubbish from West, The Guardian, 28 mai 2019, url : https://www.theguardian.com/environment/2019/may/28/treated-like-trash-south-east-asia-vows-to-return-mountains-of-rubbish-from-west

Pascale Guéricolas, Philippines et Malaisie ne veulent plus garder les déchets du Canada, RFI, 30 mai 2019, url : http://www.rfi.fr/fr/asie-pacifique/20190530-philippines-malaisie-veulent-plus-garder-dechets-canada

Les Philippines renvoient au Canada des tonnes de déchets plastique, Le Monde, 31 mai 2019, url : https://www.lemonde.fr/planete/article/2019/05/31/les-philippines-renvoient-au-canada-des-tonnes-de-dechets_5469752_3244.html




Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *