Pologne et UE: bras de fer ou grand écart européen ? En Pologne, la complexe paix identitaire

ZONE EUROPE

Cette année est cruciale pour les polonais. Pendant douze mois, ils auront vu s’enchaîner les élections européennes, législatives et … les élections présidentielles, maintenues contre vents et marées, le 10 mai prochain. En pleine pandémie ! Euro-sceptique, méprisante des libertés fondamentales et de la démocratie, xénophobe… la réputation de la Pologne se fait sulfureuse. Tout comme en Hongrie, son alliée de longue date, en Pologne, on peut craindre pour ses droits lorsqu’on est femme, homosexuel ou étranger.

La Pologne conservera-t-elle son penchant pour une ligne politique ultra-conservatrice ? Ses revendications sont-elles compatibles avec les règles et valeurs européennes ?

Située aux carrefours des berceaux idéologiques qui façonneront la politique de l’Europe à partir du début du XXe siècle, la Pologne connaît une histoire troublée.

L’histoire de la Pologne est particulière d’un point de vue territorial, d’abord. Seul Etat connu pour avoir purement et simplement disparu pendant 124 ans [1], son territoire est longtemps demeuré au cœur des prétentions territoriales de ses voisins. Ce territoire sera celui des guerres fratricides, celui de l’Holocauste, des camps de travail, de la propagande et du secret d’Etat. Pendant la seconde guerre mondiale, la Pologne est occupée successivement par l’Allemagne nazie et la Russie soviétique, et ne deviendra tout à fait libre et indépendante qu’en 1989 [2], après la chute du rideau de fer. Nul doute que son identité nationale, si souvent écorchée, ne soit aujourd’hui fortement empreinte d’une revendication ferme : européenne, catholique, libérale, la Pologne n’est pas la banlieue de la Russie, ni une « colonie » [3]. Le lecteur sera peut-être surpris d’ailleurs d’entendre les polonais ronchonner à l’idée de s’entendre appartenir à un « pays de l’est » ! La Pologne est bien située en Europe centrale, quand bien même il est vrai que l’on entendait parler de la « progression vers l’est » de l’Union européenne, lorsque celle-ci amorça son cinquième élargissement : Chypre, Estonie, Hongrie, Lettonie, Lituanie, Malte, Pologne, République Tchèque et Slovaquie, devinrent bientôt membres de l’Union.

Une fière adhésion au projet de l’UE : l’émergence d’une identité polonaise européenne

En 1989, c’est l’avènement de la 3ème République polonaise, et la fin de la République Populaire de Pologne née en 1948. D’un parti unique, « parti-Etat », dominé par le Parti Ouvrier Polonais Unifié, aligné sur le Parti russe staliniste, la Pologne devient une démocratie multipartite. Le bouleversement européen est en marche.

La dislocation de l’Union soviétique entraîne, quelques années plus tard, une vague d’adhésions à l’UE. L’entrée des pays d’Europe centrale et orientale dans l’Union européenne est progressive. Si la Pologne dépose sa candidature à l’adhésion en 1994, cette adhésion ne sera formalisée que dix ans plus tard, en 2004. Cette lente intégration doit bénéficier aux deux parties : la Pologne doit se préparer à entrer sur le marché commun [4], régi de concert par quinze Etats, second plus grand marché au monde, fort de 446 millions [5] de consommateurs. Adhérer à l’Europe représente alors un défi colossal pour le pays : il lui fallait opérer une transition vers une économie de marché, tandis que l’inflation record et le chômage de masse l’enserraient économiquement. Pour la Pologne, l’Europe, c’est une chance d’exister, de coexister au sein d’une union fondée sur des principes de liberté. C’est une chance d’annoncer sa souveraineté recouvrée au monde: en choisissant d’intégrer l’UE, elle clôt le chapitre communiste de son histoire. Pour les Etats membres de l’UE, il s’agit de garantir le succès de cette intégration : elle doit rendre l’Union plus forte. C’est ainsi que peu avant la candidature de ces Etats, l’Union adoptait les critères de Copenhague, en 1993 [6]. En plus de la mise en place d’une économie de marché capable de tenir la pression concurrentielle de l’UE, l’Etat candidat devait s’engager à la mise en place d'« institutions stables garantissant l'état de droit, la démocratie, les droits de l'homme, le respect des minorités et leur protection » et devait “souscrire aux objectifs de l'union politique, économique et monétaire ». Dernier point prévu par le Conseil, à charge de l’UE de posséder “la capacité à assimiler de nouveaux membres tout en maintenant l'élan d'intégration européenne", critère montrant l’importance de la planification progressive de l’élargissement de l’UE.

Un drapeau de la Pologne et de l'UE attachés durant une manifestation à Varsovie, le 18 mai 2019. [Jaap Arriens - AFP]

La Pologne européaniste est incarnée politiquement: les héros de Gdańsk, Lech Wałęsa, leader du mouvement syndicaliste du Solidarność, d’autres comme Bronislaw Geremek, Tadeusz Mazowiecki ou encore Jacek Kuron, font grandir les idéaux de liberté polonais. En 2014, les chefs d’États européens choisissent Donald Tusk pour présider leur Conseil. Celui qui répètera que l’unité est son obsession [7].

Le pays adhère fièrement au projet européen, donc. Cependant, bien sûr, des réticences existent, tout particulièrement chez les agriculteurs polonais, parmi les plus eurosceptiques. Le territoire polonais compte de nombreuses terres agricoles, que ses propriétaires ont longtemps protégées des collectivisations, luttant pour garder des lopins de terre, pour se nourrir et traverser les périodes difficiles, comme ailleurs en territoire soviétique. Ainsi, l’idée même de “politique agricole commune”, était vue d’un mauvais oeil, elle semblait d’inspiration communiste aux polonais. La PAC, politique souvent décriée en UE, avait pour objectif de faire recouvrir à l’Europe une sécurité alimentaire disparue, à reconstruire les économies des Etats producteurs, laminées par la guerre. Aujourd’hui encore, elle est décriée, vue comme inégalitaire. L’agriculteur polonais, pourtant, sort grand gagnant de l’intégration de son pays et de la politique agricole commune.

S’ensuivront plusieurs années d’une effervescence économique qui n’a pas vraiment décru: croissance en hausse, baisse drastique du chômage, salaires en augmentation… mais pas grâce à l’UE, disent les polonais.

Comme une forme d’ingratitude, l’on reproche aux polonais de ne pas attribuer à l’UE cette réussite dans leur transition et leur ascension économique. Par ailleurs, les nombreuses subventions européennes, qui ont transformé des villages entiers, et permis la revalorisation du patrimoine polonais, devraient leur donner goût à l’Union.... C’est que l’UE n’apporte pas que de bonnes nouvelles à un parti qui flirte désormais dangereusement avec des idées fascisantes…

L'affirmation de l'identité polonaise: inéluctablement liée à la montée de la xénophobie ?

La Pologne semble craindre une dilution de son identité. Entre rejet du passé (assujettissement) et refus de l’avenir (multiculturalisme, migrations), se trouvent des revendications diverses.

Identité disparue… et retrouvée ? La Pologne porte encore les stigmates de ses démembrements successifs, on l’a dit, et les fêtes de l’indépendance semblent rappeler aux polonais qu’ils existent, en tant que polonais. Le jour de l’indépendance, le 11 novembre (1918) est largement célébré en Pologne. Sont organisés de grands rassemblements, la population mange ensemble dans les rues, des échoppes servent des longues files venues goûter soupe, pain et pierogis. On est aussi venus chanter la Pologne née à nouveau. Mais au-delà de la commémoration, le rassemblement se prête aussi à la manifestation politique. Lors de ces rassemblements des antis, “antis communistes”, “antis-UE”, “anti-russes”, “anti-migration”, l’on exprime son soutien ou son rejet du gouvernement. Sur des panneaux, on peut lire « Konstytucja ! », Constitution en polonais, à laquelle on exhorte le gouvernement de se conformer, affichant un rejet des réformes du parti conservateur.

Pour les eurosceptiques, on associe une UE libérale à la Russie communiste « ni Moscou, ni Bruxelles ! », scande-ton. Les mots “Dieu, Honneur et Patrie” rappellent l’attachement polonais aux valeurs traditionnelles catholiques, qui leur a permis de maintenir leur identité, jadis, au temps de l’occupation [8]. C’est aussi l’occasion pour les groupes d’extrême droite de se rassembler, décomplexés… scandant des slogans anti-communistes: «Prends le marteau et la faucille et frappe la racaille rouge». Pour Donald Tusk, ancien président du Conseil européen et ancien premier ministre polonais, la Fête de l’Indépendance « a toujours été et sera la fête de tous les Polonais et non d’un seul parti. Aucun politicien en Pologne n’a eu et n’aura de monopole du patriotisme ».

Le patriotisme semble une valeur partagée par tous… Mais l’idée européenne, elle, berce-t-elle toujours vraiment les coeurs des polonais ? S’il y en a bien un qui semble se satisfaire de ces opinions, c’est le gouvernement actuel. Cette montée de l’ultranationalisme et d’un sentiment identitaire exacerbé sont savamment alimentées par le gouvernement polonais.





Nourrir le feu de l'euroscepticisme: provocation ou véritable repli ?

Le gouvernement actuel se fait l’étendard d’un euroscepticisme violent. Souhaite-t-il une sortie de l’Union ? Rien n’est moins sûr.

Andrzej Duda, président polonais, se proclame souvent héritier de Lech Kaczynski. Il avait donné tort, en juillet 2017, au surnom moqueur dont on l’affublait, celui de simple « stylo » de Jaroslaw Kaczynski. Il refusait cette fois d’acquiescer à la réforme de la justice [8](, déjà dénoncée par les institutions européennes et ses Etats membres.

Duda est membre de Droit et Justice [10], le parti majoritaire au pouvoir, situé à l’ultra-droite de l’échiquier politique polonais. Son non moins sulfureux président, Jarosław Kaczyński, est le véritable décideur. Président du parti depuis 2003, il a succédé à son frère jumeau Lech Kaczynski, qui fut président de la République de Pologne de 2005 à 2010. Mort dans le tragique accident de l’avion présidentiel à Smolensk, resté dans les mémoires pour avoir “décapité la Pologne” [11], lors d’une commémoration nationale, Lech laisse son frère Jarosław aux commandes du parti. C’est cet homme endeuillé, toujours de noir vêtu, qui gouverne véritablement la Pologne.

Jarosław Kaczyński, Président du PiS, REUTERS

Le parti reçoit, en 2015, un vrai plébiscite du peuple polonais. Obtenant une majorité absolue au Parlement, il peut mettre en oeuvre sa ligne politique de droite dure. Certes, ses réformes de la justice et des médias sont fortement contestées par une partie de la population. Cependant, sa politique nataliste lui apporte une grande popularité. Il a tenu sa promesse électorale: les familles polonaises reçoivent une allocation de 115€ par enfant et par mois à compter du deuxième enfant. Une somme conséquente dans un pays où le salaire moyen dans une grande ville telle que Cracovie, atteint les 814.26€ [9]. Le parti a promis une hausse importante des salaires polonais, qui passeraient de 525, à 930€ en 2023 [10]. Autre affinité: une droite dure concernant les questions d’immigration. En 2019, un sondage portait à 51% les polonais interrogés qui seraient favorables à un “Polexit”, en cas d’imposition par Bruxelles d’un quota de migrants.

 

JANEK SKARZYNSKI/AFP Polska Sercem Europy, que l’on peut traduire par “la Pologne au coeur de l’Europe”

 

Polonais libéral et europhile, Tusk fut Président du Conseil européen, reconduit en 2017 par les chefs d’Etats européens...à l’exception de celui de son pays. Beata Szydlo, alors cheffe du gouvernement, l’avait en effet privé de sa voix. Accusé d’ingérence dans les affaires de la Pologne, pour avoir vivement dénoncé les réformes anti-démocratiques du gouvernement, il est également accusé par Jaroslaw Kaczynski d’avoir eu un rôle -tout comme la Russie- dans la mort de son frère.

 

Donald Tusk, Président du Parti Populaire européen depuis décembre 2019

 

Face aux ultraconservateurs du PiS, l’opposition de la Coalition européenne, formée de chrétiens-démocrates, de libéraux, de sociaux-démocrates et d’écologistes, tente de transformer le scrutin en référendum contre le « Polexit rampant à l’œuvre depuis 2015 ». - AFP. On peut apercevoir un drapeau du Komitet Obrony Demokracji, KOD, le Comité de Défense de la Démocratie, un mouvement issu de la société civile, né après la victoire écrasante du PiS en 2015

L’opposition est portée par le Parti Platforma Obywatelska, ou Plateforme Civique, parti de centre-droit libéral conservateur, pro-européen et chrétien démocrate. Mais les démocrates peinent à se faire entendre.

Des milliers de personnes (ici le 9 janvier 2016 à Varsovie) ont bravé le froid pour protester contre les réformes jugées liberticides du gouvernement conservateur. WOJTEK RADWANSKI / AFP/ Le Monde

“Lors des fêtes nationales, nous sortons toujours les deux drapeaux, l’européen et le polonais”, déclare Edward Rzepka, député élu lors des premières élections libres en 1989. Il regrette le manque d’objectivité, l’absence d’avis alternatif dans les médias polonais [ ].

Lointaines, bureaucratiques, technocrates, conformistes aux “idéologies du genre”, mondialistes et d’inspiration “gauchiste”, les critiques gouvernementales envers les institutions de l’UE pleuvent, ici comme ailleurs. Les critiques européennes, elles non plus, ne manquent pas.

Les fragilités démocratiques

En janvier 2016, la Commission européenne -l’organe politique de l’UE- déclenche une procédure inédite de « sauvegarde de l’Etat de droit », introduite en droit de l’UE en 2014. Celle-ci a pour but d’évaluer les violations d’un Etat membre lorsque sont trouvées des “ indications claires d’une menace systémique envers l’État de droit dans un État membre ». Le rapport de la Commission de Venise [ ] -organe international collégial indépendant d’assistance constitutionnelle- mandaté par la Commission, trouve en 2016 qu’il existait en Pologne une menace systémique envers l’État de droit du fait du différend sur la composition et le fonctionnement du Tribunal constitutionnel. La Commission européenne appelle alors les autorités polonaises à suivre les recommandations de la Commission.

Pendant 2 ans, s’ensuit un dialogue de sourds entre la Commission et le gouvernement, qui accuse les institutions européennes d’ingérence injustifiée dans ses réformes institutionnelles. Ce constat d’échec oblige alors les institutions de l’UE à déclencher la procédure de l’article 7 du traité de l’UE, surnommée “l’arme nucléaire de Bruxelles” par les journalistes. En effet, celle-ci est censée dissuader l’Etat, prévoyant une sanction de privation de droit de vote au conseil européen, qui réunit les chefs d’Etats de l’UE. En pareil cas, l’Etat sanctionné se verrait toujours obligé d’appliquer les décisions qui y sont prise,s sans pouvoir s’opposer à leur existence.

Or, pour prononcer pareille sanction, la règle de l’unanimité est requise. Si l’un seul des autres membres s’y opposait, la procédure ne pourrait enclencher une telle sanction. Bien sûr, l’on savait déjà que la portée de cette procédure serait symbolique, car le hongrois Viktor Orban avait annoncé son soutien au gouvernement polonais dès le départ de la crise. L’amitié entre les peuples polonais et hongrois existe de longue date, et leurs gouvernements, proches politiquement, s’assurent mutuellement un soutien face aux “agressions” européennes dont ils font l’objet.

 

Viktor Orban (à gauche) et Jarosław Kaczyński (à droite) /Łukasz Gagulski/Agencja SE /East News

 

En 2018, le gouvernement veut réformer la Cour suprême polonaise (équivalent de notre conseil constitutionnel). La Commission saisit alors la Cour de Justice de l’Union européenne [ ] qui juge la même année de l’incompatibilité d’une telle loi nationale avec les règles européennes. Le gouvernement fait alors marche arrière: la contradiction signifierait que l’Etat se trouve en dehors du système judiciaire européen. Le gouvernement actuel ne semble pas chercher la sortie de l’UE, les polonais lui restent favorables.

Les libertés fondamentales

A cours en ce moment dans le pays une forme de manifestation rare en Europe : le droit des femmes à l’Interruption Volontaire de Grossesse est revendiqué sur les réseaux sociaux polonais.

 

Manifestation devant le Parlement à Varsovie, le 16 avril 2020. © Wojtek RADWANSKI / AFP

 

Un projet de loi, qui avait dû être abandonné en 2016 du fait de l’opposition des polonais, est remis sur la table aujourd’hui. En effet, les ultra-catholiques poussent pour l’adoption par le Parlement d’une loi qui interdirait l’IVG en cas de malformation du fœtus. Il s’agit là de l’un des trois seuls cas qui peuvent actuellement être invoqués par les polonaises pour avoir recours à l’IVG. En pleine pandémie, alors que les polonais ne peuvent s’opposer publiquement, dans les rues, à ce projet, ils manifestent alors leur opposition sur les réseaux sociaux, en envoyant des mails à leur députés, 1 million et demi de tels mails ont été reçus par les élus, ou encore en collant des affiches à leurs fenêtres. Les parapluies noirs, célèbres symboles de la lutte pour les droits des femmes en Pologne, font leur retour dans les rues. Les polonais clament que le gouvernement profite de la crise pour restreindre leurs libertés.

“Dans ces temps difficiles, ce sont les États-Nations qui comptent”

- Premier ministre polonais, Mateusz Morawiecki (En Pologne, il est appelé Président du Conseil des ministres)

La crise qui vient

Comme ailleurs, la pandémie actuelle est largement instrumentalisée par le parti au pouvoir, selon des analystes de tous bords politiques. Même au sein du parti de la coalition au pouvoir, on dénonce une “folie politique”, celle de la décision de maintien des élections, le 10 mai prochain, ce alors que les candidats n’ont pas pu faire campagne. La situation qui résulterait de cette décision donnerait un avantage considérable au président sortant, Duda, donné vainqueur des prochaines élections. La solution avancée ? Le vote postal, totalement sûr, selon le gouvernement, qui refuse encore et toujours le déclenchement de l’Etat d’urgence, qui aurait pour effet de repousser les élections de 90 jours. En réalité, repousser l’élection, c’est rejouer les campagnes, et risquer de perdre la face lorsque viendra l’heure de mesurer les conséquences économiques et sociales de la crise sanitaire actuelle. Autre méthode, les conservateurs ont proposé une loi qui allongerait le mandat présidentiel de cinq à sept ans, et annulerait les élections présidentielles de mai prochain. Une modification constitutionnelle d'importance, prise en pleine crise sanitaire. Abstention record prévisible, méthodes illégales du gouvernement, telles la modification à marche forcée du code électoral, dans une loi à objet économique, pour forcer la généralisation du vote par correspondance… la situation inquiète.

Les leçons polonaises

Le cas polonais est-il révélateur de faiblesses européennes ? Existe-il une crise identitaire européenne ?

 

Courrier International “La Hongrie et la Pologne, “chiens de garde” de l’Europe ?” Publié le 21/09/2018 illustration par Tom

 

Ce qu’il faut bien comprendre, c’est que l’article 7 est une arme politique plus que juridique, et dans un scénario d’opposition frontale comme celui-ci il atteint effectivement ses limites. Cependant, dans un sens, celui-ci est conçu pour échouer, c’est pour cela que la règle, très exigeante de l’unanimité est prévue ! Car en réalité, l’exclusion d’un Etat membre constitue le scénario catastrophe. L’Union européenne est certes très intégrative, mais elle ne saurait faire appliquer des décisions sans l’accord de l’Etat souverain, sans profondément heurter sa propre légitimité. L’UE est légitime parce qu’elle est voulue par les Etats souverains, et par leurs peuples, souverains.

Des signes inquiétants ailleurs, en Roumanie, en Bulgarie, mais aussi ailleurs, en terrain conquis, en Espagne, en Italie… A chaque Etat son nationalisme. « La Commission européenne doit comprendre que si elle néglige la question de l’État en Pologne, le virus de l’autoritarisme se répandra dans d’autres États membres” juge M. Zurek. Nul doute que la situation donne du grain à moudre aux partisans d’une “petite Europe”, les opposants à un élargissement, partisans d’une alliance “resserrée” entre les six Etats fondateurs. Ceux qui ne pensent pas que l’esprit européen puisse se trouver par-delà les frontières peuvent aujourd'hui avancer des arguments crédibles contre des élargissements futurs.

Il ne faudrait pas que les anciens pays communistes deviennent un groupe à part où les atteintes à l’État de droit sont tolérées.

Ewa Siedlecka

Le virus qui nous inquiète pourrait bien faire grimper la fièvre nationaliste. Il est certes bien des raisons qui expliquent un certain “errement” identitaire polonais. Il convient bien sûr de ne pas tomber dans le piège de l’expliquer entièrement par un certain déterminisme historique. Mais les démantèlements et les spoliations successifs d’un Etat concourrent grandement à sa revendication d’autant plus farouche, une fois la souveraineté retrouvée, de son identité nationale. Dans l’après Russie soviétique, l’espoir était européen, libéral, multilatéraliste, régional. Mais aujourd’hui, le constat que l’idée européenne perd du terrain, au profit de mouvances nationalistes, n’est plus marginal. “Dégagisme”, rejet des “élites”, au fond, assiste-ton au rejet d’une mondialisation économique ? Le rapport polonais à l’UE est certes ambigu, mais loin d’être inexplicable.

Notes

[ 1 ] - Après de nombreuses années de partition et d’occupation, la Pologne disparaît en 1795, partagée entre l’Empire Austro-hongrois, la Prusse et la Russie tsariste. Elle sera recréée en tant qu’Etat indépendant en 1919, par le Traité de Versailles.

[ 2 ] -

[ 3 ] - Interview de Jarosław Kaczyński, leader du parti Droit et Justice au pouvoir, dans l’hebdomadaire wSieci, en avril 2016 : « la Pologne n’acceptera plus d’être une colonie »

[ 4 ] -Aujourd’hui désigné sous le nom de marché intérieur

[5] - En février 2020

[6 ] - Adoptés lors du Conseil européen lors du sommet de Copenhague de 1993, qui envisage l’intégration des pays de l’Europe centrale et orientale

[7] Discours prononcé par le président Donald Tusk lors de la cérémonie d'ouverture de l'année universitaire 2019-2020 au Collège d'Europe disponible sur https://www.consilium.europa.eu/fr/press/press-releases/2019/11/13/keynote-speech-by-president-donal-tusk-at-the-opening-ceremony-of-the-2019-2020-academic-year-at-the-college-of-europe/

[8] - l'Eglise catholique polonaise a eu rôle prépondérant dans l'union nationale, l'organisation de la résistance et de la dissidence politique, ce qui explique en partie un maintien de l'importance du phénomène religieux en Pologne. Voir par exemple: http://www.nouvelle-europe.eu/la-dissidence-de-l-glise-polonaise-solidarite-ou-survie

[9] - Lors du voyage pour se rendre à une commémoration nationale -celle de la catastrophe de Katyn, où des milliers d'officiers polonais avaient été assassinés par la police politique russe en 1940- le 10 avril 2010, l'avion présidentiel est victime d'un accident, entraînant la mort de nombreux hommes politiques, d'Etat polonais

[10] Salaire moyen à Cracovie, deuxième ville la plus riche de Pologne, en 2020 https://www.combien-coute.net/salaire-moyen/pologne/cracovie/

[11] Réformes gouvernementales de la Cour Suprême et du Conseil National de la magistrature, expliquées plus en détail plus loin dans l’article

[12] ] La Commission européenne pour la démocratie par le droit, aussi appelée commission de Venise, est un organe consultatif du Conseil de l’Europe composé d'experts indépendants en droit constitutionnel. Plus d’information sur : https://www.cairn.info/revue-les-nouveaux-cahiers-du-conseil-constitutionnel-2017-2-page-69.htm Attention, ne pas confondre Conseil de l’Europe et insritutions de l’Union européenne: le Conseil de l’Europe est une organisation internationale distincte de l’Union européenne, bien que tous les Etats de l’UE fasse partie du Conseil de l’Europe, la réciproque n’est pas vraie.

[13] La Cour de Justice de l'Union européenne interprète et applique les règles européennes issues des traités européens

Bibliograhie

Articles de Presse :

Correspondance à Varsovie Mathieu Glowacki (texte et photos) pour La Chronique d'Amnesty International "Pologne, l'Europe sort ses griffes" , le 9 mai 2019 lien URL: https://www.amnesty.fr/actualites/le-gouvernement-ultraconservateur-polonais-sape-lindependance

Le Monde avec AFP, 23 janvier 2016 "Manifestations en Pologne pour « préserver notre démocratie et notre liberté »", lien URL: https://www.lemonde.fr/europe/article/2016/01/23/manifestations-en-pologne-pour-preserver-notre-democratie-et-notre-liberte_4852482_3214.html

Courrier d'Europe Centrale, "Donald Tusk, nouveau président du PPE, cloue Viktor Orbán au pilori", 21 Novembre 2019, lien URL : https://courrierdeuropecentrale.fr/donald-tusk-nouveau-president-du-ppe-cloue-viktor-orban-au-pilori/

Le Figaro, Jean-Jacques Mevel, "L'UE brave la Pologne et réélit Donald Tusk à la tête du Conseil européen, le 9 mars 2017, lien URL: https://www.lefigaro.fr/international/2017/03/09/01003-20170309ARTFIG00353-l-ue-brave-la-pologne-et-reelit-donald-tusk-a-la-tete-du-conseil-europeen.php

Le Monde, Jakub Iwaniuk "En Pologne, le PIS impose l'élection présidentielle par correspondance", 7 avril 2020, lien URL: https://www.lemonde.fr/international/article/2020/04/07/en-pologne-le-pis-impose-l-election-presidentielle-par-correspondance_6035829_3210.html

Reportages vidéos :

« Le grand écart européen », France 24 reportage de Gulliver Cragg, Ewelina Nowakowska, Tanya Haurylchyk, Mykola Bazarkin, disponible sur : https://www.youtube.com/watch?v=HGH5zFK2H1Q

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