Les métaux rares : enjeux géopolitiques, stratégiques et écologiques

ENJEUX INTERNATIONAUX

Nous vivons aujourd’hui notre 3e révolution énergétique et industrielle. Fini le charbon et le pétrole des deux premières révolutions industrielles, les nouvelles technologies du XXIe siècle, vertes et numériques, ont besoin de matières premières particulières : les métaux rares.

Ces métaux qui sont présents dans la croûte terrestre en moins grande quantité que les métaux les plus connus (fer, or, aluminium…) sont également plus complexes à raffiner que ceux dits « abondants » : le processus de purification du minerai vers le métal coûte donc très cher. Pourtant, ces métaux rares et donc chers sont très demandés, notamment dans le cadre de la transition écologique.

Les propriétés physiques de ces matériaux (optiques, magnétiques, thermiques…) en font des éléments incontournables pour les objets de haute technologie et particulièrement ceux qui permettent la transition énergétique des énergies fossiles aux énergies renouvelables : batteries, panneaux photovoltaïques, éoliennes, LED etc. Mais on retrouve aussi ces métaux dans la fabrication des objets numériques (puces, tablettes, ordinateurs, téléphones, fibre optique…), dans le secteur de la santé (IRM, radiologie), dans le secteur aéronautique (ailes, électronique…), dans le secteur militaire (lasers, drones, sonars, systèmes de ciblage, missiles…) etc. En somme, tout ce qui est connecté nécessite cette matière première. Or aujourd’hui, la Chine dispose d’un monopole sur leur production.

Une dépendance aux métaux rares ou une dépendance à la Chine ?

Jusqu’aux années 1990, les pays occidentaux avaient le leadership de la production des matières premières rares y compris des métaux rares. Mais l’exploitation des mines de métaux rares était « sale », c’est-à-dire qu’elle polluait. Les mines et usines de raffinage ont donc fermé en Occident (notamment en France et aux Etats-Unis) et l’exploitation (et la production) a été laissée à des pays qui seraient moins embarrassés par cette activité hautement polluante, néfaste au territoire comme à la population.

La Chine y a donc vu une opportunité économique, prête à sacrifier son environnement. Les usines de production ont été délocalisées en Chine, désormais le premier exportateur de ces métaux rares. A titre indicatif, la Chine produit 95% des terres rares (sous-catégorie des métaux rares) ou encore 80% du bismuth et du tungstène à l’échelle de la production mondiale. Guillaume Pitron [1], journaliste et réalisateur spécialiste des matières premières, compare la Chine à une « OPEP [2] des métaux rares », une « OPEP sous stéroïde [3] » car l’OPEP, composée de 14 pays ne produit que 43% du pétrole mondial. Cette comparaison montre bien un paradoxe : la Chine, premier producteur mondial de métaux rares ne possède « que » le tiers des réserves mondiales.

Source : Institut d'études géologiques des États-Unis

Elle détient toutefois un monopole sur cette production stratégique. Elle a donc la liberté de choisir son taux de production mais surtout, ses prix et quotas d’exportation. Cela donne un avantage considérable aux entreprises chinoises : elles sont assurées d’être approvisionnées en matières premières nécessaires à la fabrication d’objets de haute technologie et de « greentech ». Cela donne aussi un poids important à la Chine dans le domaine du commerce mondial. Par exemple, en 2010, la Chine avait suspendu ses exportations de métaux rares vers le Japon [4] à la suite de la collision d’un chalutier chinois et de deux patrouilleurs nippons en mer de Chine orientale.

En 2012, l’Union européenne a déposé une plainte auprès de l’OMC contre la Chine [5] en dénonçant les restrictions qu’elle appliquait à l’exportation de ces matières premières. De nombreux Etats se sont joints à cette plainte dont les Etats-Unis, le Japon ou encore le Canada. L’OMC a alors demandé à la Chine de supprimer ses quotas à l’export pour les terres rares : la Chine a suivi cette demande mais l’a remplacée par un système de licence qu’elle accorde à des entreprises partenaires, soigneusement sélectionnées. Son avantage sur le marché des métaux rares est acquis : elle conserve des prix très bas et une production très importante, ce qui élimine tout concurrence (alors que des sociétés minières canadiennes, australiennes et américaines auraient pu émerger). Les rares entreprises minières ou métallurgiques étrangères qui émergent sont régulièrement rachetées par des entreprises chinoises, grâce aux profits faits par la vente de ces matériaux et produits rares qui valent cher. La Chine force également les entreprises ayant besoin de ces matériaux à s’implanter sur le sol chinois pour acquérir de nouvelles technologies et ainsi, elle maîtrise de manière croissante la chaîne industrielle allant de la mine jusqu’aux nouvelles technologies.

L’exploitation des métaux rares : une catastrophe humaine et écologique

Le monopole chinois n’est pas le seul problème qui accompagne la production de métaux rares. Beaucoup de pays extracteurs de métaux rares, ainsi que de pays avec un potentiel d’extraction (c’est-à-dire possédant des gisements connus) sont des pays en voie de développement : Afrique du Sud, République Démocratique du Congo, Brésil, Indonésie, Bolivie, Pérou. Certains pourraient être tentés de suivre l’exemple chinois en conservant leurs ressources pour en tirer un maximum de profit. En effet vendre la matière première, mais aussi le produit transformé (voire fini) serait également un atout pour leur développement. Cependant, l’exploitation des gisements est loin d’être respectueuse des droits de l’homme ou de l’environnement.

 

Source : Sia Partners

 

Par exemple, en République démocratique du Congo, la Société minière de Bisunzu doit utiliser des systèmes digitaux pour étiqueter le tantale qu’elle extrait afin d’assurer la transparence de la chaîne d’approvisionnement des grandes entreprises qui vont utiliser ce minerai dans leurs produits (General Motors, Tesla…) [6]. Ces entreprises automobiles mais aussi les grandes entreprises de matériel électronique (Apple, IBM, Samsung) subissent, en effet, des pressions croissantes pour prouver que les métaux rares utilisés dans leurs produits ont une origine responsable. Au Congo mais aussi dans d’autres pays voisins, l’exploitation minière a pu servir de source de revenus pour des groupes armés et a alimenté plus d’un conflit.



Le Congo, pays riche en minerai, est aussi le premier exportateur d’un autre métal rare, le cobalt. 20% de ce cobalt est extrait par des individus, sans équipement, protection ou salaire (ils vendent les fruits de leur labeur à des négociants qui fixent eux-mêmes les prix) et près de 40 000 enfants travaillent dans les mines au sud du pays [7] : certaines entreprises ne peuvent pas garantir que leur chaîne d’approvisionnement ne repose pas sur ces pratiques. Il existe des législations à ce sujet : aux Etats-Unis, elle ne concerne que certains métaux et n’oblige les entreprises qu’à donner la provenance des matières premières utilisées et non le nom des compagnies minières.

En Chine aussi, les conséquences de cette exploitation sont désastreuses : les salaires de la main-d’œuvre chinoise sont très bas et l’industrie des métaux rares pollue énormément, car les processus industriels d’extraction et de raffinage n’ont pas été envisagés sous l’angle écologique. Aujourd’hui, ces conséquences écologiques se font sentir : il existe à proximité de Baotou (un des lieux d’exploitation des métaux rares) des « villages du cancer » [8] où la population contracte des maladies mortelles à cause de la forte concentration en métaux lourds du sol.

C’est parce que l’extraction et le raffinement des métaux rares polluent que les pays occidentaux ont cessé de le faire. Cependant, il existe désormais un mouvement de refus de la part des pays en voie de développement de subir la « délocalisation de la pollution » des pays occidentaux [9]. Par exemple, ces dernières années, le groupe australien Lynas a fait face à de nombreux problèmes pour exploiter ces métaux en Malaisie : le gouvernement malaisien s’oppose de plus en plus à son activité [10], dangereuse pour l’environnement et la population du pays.

Les pays occidentaux risquent donc de se retrouver de plus en plus confrontés à ce paradoxe qu’ils ignorent depuis des années : le mode de vie « vert » n’apparaît comme tel que parce que la pollution engendrée par celui-ci a lieu à l’autre bout du globe. Face à l’enjeu stratégique des métaux rares et à la pollution qui en résulte, ils vont devoir changer de stratégie.

Vers une exploitation juste de ces matériaux ?

Malgré le monopole chinois, lors de l’embargo informel de 2010, le Japon qui consomme 50% des terres rares mondiales et qui les importe à 90% de Chine a tout de même pu se tourner vers l’Australie, le Vietnam et les Etats-Unis. De plus, un tiers des exportations chinoises sont passées par un circuit illégal afin que les industries de production chinoise ne pâtissent pas de l’embargo. La Chine n’aurait donc pas l’emprise qu’elle souhaiterait sur ces matériaux : même si elle limitait ses exportations ou augmentait ses prix, par exemple dans le cadre de la guerre commerciale avec Washington, les pays importateurs trouveraient les moyens de s’approvisionner, certes plus difficilement.

D’un autre côté, la Chine est de plus en plus motivée par des préoccupations nationales : développer les hautes technologies mais aussi réagir à la crise écologique qui touche sa population en favorisant notamment les « greentech » [11]. Elle pousse donc ses entreprises à investir dans des gisements extérieurs au territoire national et à suivre le mouvement occidental en délocalisant la pollution. Cependant, elle a tendance à garder sur son territoire les usines de raffinage et de transformation des métaux rares pour contrôler une partie de la chaîne industrielle. Pour exemple, aujourd’hui, la production chinoise de terres rares a tendance à être inférieure à sa demande nationale : John Seaman, chercheur à l’IFRI, estime cette demande pour 2020 à 190 000 tonnes alors que la production officielle en 2017 était de 105 000 tonnes.

Dans ce changement de paradigme pour la Chine, elle risque de se trouver en rude compétition avec les autres Etats qui cherchent à réagir depuis plusieurs années à ce monopole chinois. L’Union européenne a, par exemple, placé les terres rares dans toutes les listes de matières premières critiques depuis 2011 et cherche à garantir l’approvisionnement en ces métaux. En décembre 2017, les Etats-Unis ont aussi fait passer un ordre exécutif sur la Stratégie fédérale pour assurer des réserves sûres et fiables des minéraux critiques. L’importance stratégique des métaux rares repose notamment aux Etats-Unis sur le fait qu’ils sont nécessaires aux nouvelles technologies d’armement : les missiles américains mais aussi leur avion de chasse furtif F-35 (utilisés par de nombreuses armées à travers le monde) dépendent de ces métaux rares.

La Stratégie de 2017 (reprise en 2019) doit lutter contre cette dépendance ; pour l’instant, les Etats-Unis dépendent de l’importation de 31 des 35 minéraux désignés comme « critiques » par le Département de l’Intérieur. Les Etats-Unis possèdent des gisements de métaux rares : ils travaillent à l’accélération de la délivrance des permis d’exploitation minière, à la recherche de nouveaux filons en cartographiant les sols (extra et sous-marins) mais ils soutiennent aussi leurs entreprises contre les rachats étrangers et les moyens alternatifs d’extraction ou de production (recyclage, extraction de ces particules depuis l’eau de mer etc.). En 2018, les Etats-Unis ont également stoppé les taxes sur les imports de métaux rares : la stratégie d’importation vise à diversifier l’offre de métaux rares afin de casser le monopole chinois.

Certains Etats cherchent à créer des partenariats bilatéraux pour assurer leurs approvisionnements : la Corée du Sud a ainsi signé un mémorandum d’entente avec la Bolivie en 2010 pour assurer ses réserves de lithium, dont la Bolivie est très riche, et qui est nécessaire à l’activité de grandes entreprises coréennes comme Samsung. Mais cette assurance diplomatique n’est pas toujours possible : le Japon, faute de gisement sur son territoire, doit se tourner vers les mines alternatives en Australie mais surtout vers le recyclage. Les décharges électroniques à travers le monde contiennent en effet des centaines de milliers de tonnes de métaux rares : ce sont les « mines urbaines » qui peuvent être « exploitées » par des populations pauvres à la recherche d’une maigre source de revenu. Le Japon a développé des technologies permettant de récupérer les métaux rares dans les anciens appareils électroniques et permettant aussi de le réimplanter dans les nouveaux : cette économie circulaire permet un approvisionnement national en métaux rares tout en préservant l’environnement. Mais cela coûte extrêmement cher et il est moins coûteux d’importer ces métaux depuis la Chine que d’aller les chercher dans les déchets présents sur son territoire.

Pour exploiter de manière responsable les métaux rares et assurer leur approvisionnement, les Etats vont devoir se confronter à la réalité de la pollution qui découle de cette activité. En effet, si la production demeure dans les pays en voie de développement, ceux-ci risquent de garder cette production pour leurs économies respectives ou faire monter les prix de manière importante. Une des solutions les plus viables, bien que très chère, reste le recyclage. La fin de l’obsolescence programmée permettrait de calmer les tensions créées par ces métaux tandis que certains, un peu aventuriers et souvent anciens membres de la NASA, rêvent d’aller chercher ces métaux dans l’espace. Un rêve sûrement très coûteux et un pari risqué car on ne connaît pas encore l’importance des gisements sur la Lune ou dans la ceinture d’astéroïdes pour les plus téméraires.

Notes

[1] « Les métaux rares, facteur de guerre(s) ? » , interview de Guillaume Pitron, L’Iris, 06/07/2018

[2]Organisation des pays exportateurs de pétrole

[3] Expression reprise de Dudley Kingsnorth, professeur à l’Ecole des Mines de l’Australie occidentale

[4] « Tension Pékin-Tokyo : la Chine suspend ses exportations de terres rares vers le Japon », Le Monde, 23/09/2010

[5] «  Chine — Mesures relatives à l'exportation de terres rares, de tungstène et de molybdène », Organisation Mondiale du Commerce

[6] ROSS Aaron, LEWIS Barbara, « Congo mine deploys digital weapons in fight against conflict minerals », Reuters, 01/10/2019,

[7]Chiffres de Amnesty International

[8]« L'empire des métaux rares » Entretien avec Guillaume Pitron, Le Grand Continent, 13/01/2019

[9] Mouvement que l’on peut aussi observer dans le « traitement » des déchets 

[10] « Rare earth miner Lynas to face review in Malaysia: media », Reuters, 24/09/2018

[11] SEAMAN John, « La Chine et les terres rares, Son rôle critique dans la nouvelle économie », Notes de l’IFRI, Janvier 2019,

Bibliograhie

Articles de presse

« Tension Pékin-Tokyo : la Chine suspend ses exportations de terres rares vers le Japon », Le Monde, 23/09/2010

MEHTA Aaron, « To combat China’s hold on rare earth minerals, Pentagon looks to Australia », Defense News, 27/08/2019, Url : https://www.defensenews.com/pentagon/2019/08/27/to-combat-chinas-hold-on-rare-earth-minerals-pentagon-looks-to-australia/

FAGES Claire, « Terres rares: le Pentagone cherche à s'approvisionner en Afrique », RFI, 07/06/2019, Url :http://www.rfi.fr/fr/emission/20190607-terres-rares-le-pentagone-cherche-s-approvisionner-afrique

ROSS Aaron, LEWIS Barbara, « Congo mine deploys digital weapons in fight against conflict minerals », Reuters, 01/10/2019

« L'empire des métaux rares » Entretien avec Guillaume Pitron, Le Grand Continent, 13/01/2019, Url : https://legrandcontinent.eu/fr/2018/01/13/lempire-des-metaux-rares/

Document officiel

Commission européenne, « COMMUNICATION DE LA COMMISSION AU PARLEMENT EUROPÉEN, AU CONSEIL, AU COMITÉ ÉCONOMIQUE ET SOCIAL EUROPÉEN ET AU COMITÉ DES RÉGIONS, relative à la liste 2017 des matières premières critiques pour l’UE », 13.9.2017, Url : https://ec.europa.eu/transparency/regdoc/rep/1/2017/FR/COM-2017-490-F1-FR-MAIN-PART-1.PDF

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *