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DOSSIER (2/2) : L’élection de Donald Trump : nouvelle ère de l’évangélisation de la politique ?

ZONE AMERIQUE DU NORD

Cette semaine, nous vous proposons un format différent des mois passés, avec un dossier spécial sur les “Évangéliques aux États-Unis”. Nous vous parlerons de leur histoire politique, de leur influence dans le monde, et de leur récent soutien à Donald Trump lors de la dernière élection présidentielle américaine.
MARK WALLHEISER / GETTY
President Donald Trump stands with Jerry Falwell Jr., president of Liberty University, a major evangelical school.(Photo: Yuri Gripas/Reuters/Newscom)

Les chrétiens évangéliques blancs ont fixé un nouveau record dans leur soutien aux candidats républicains en donnant à Donald Trump 81% de leurs votes[1]. Ce soutien massif a suscité de nombreuses interrogations, notamment au regard des écarts de conduite dont Donald Trump a fait preuve. Il a en effet bénéficié de la majorité des votes évangéliques au détriment de ses opposants lors des élections primaires, qui, comme Mike Huckabee, portaient des valeurs chrétiennes et traditionnelles de manière très affichée. Il semblerait ainsi que l’élection de 2016 marque un changement, ou du moins une évolution, dans la manière dont les évangéliques s’impliquent dans la vie politique américaine. En effet, il semble que cette campagne ait été marquée par l’importance accordée à la personne publique qu’est Donald Trump. Un sondage réalisé par PPRI a ainsi montré que la perception de la personnalité des candidats, ainsi que de leur vie privée, a grandement évolué chez les évangéliques puisque contrairement au scandale qui avait marqué le mandat de Bill Clinton et avait choqué la communauté évangélique, 72% de cette même communauté a déclaré en 2018 ne pas considérer que le caractère immoral de certains actes personnels de personnalités politiques n’affectent leur capacité à gouverner [2].

L’une des explications donnée à ce changement de vision politique est la crise existentielle que traverse les évangéliques blancs. En effet, il s’agissait en 2016 de la première élection présidentielle où cette communauté se trouvait en minorité démographique puisqu’elle ne représentait que 43% des électeurs contre 54% en 2008. De la même manière, certains avancent que les valeurs traditionnelles portées par l’évangélisme protestant ne sont plus majoritairement partagées, l’exemple le plus flagrant étant le mariage de couples homosexuels [3].

 
 

Donald Trump, un candidat atypique pour un électorat conservateur

La religion a toujours joué un rôle prédominant dans les élections présidentielles américaines, même si la séparation de l’Eglise et de l’Etat, différente de celle à la française, permet de distinguer la sphère religieuse du domaine politique. Ainsi, tout candidat à la présidence se doit de rappeler son soutien aux valeurs traditionnelles et chrétiennes, l’emploi du lexique biblique étant également fortement apprécié. Ce postulat s’est toutefois vu bouleversé par l’arrivée de Donald Trump en politique puisque ce dernier n’a fourni que très peu d’efforts dans ce domaine, admettant parfois employer un langage « peu orthodoxe » [4]. Le soutien qu’il a obtenu de figures importantes de l’évangélisme protestant n’en a toutefois pas été réduit, puisqu’il s’est affiché aux côtés de Jerry Farewell Jr, télévangéliste influent[5]. Si traditionnellement, les codes de la politique américaine voudraient que le président soit religieux, il n’en demeure pas moins que Donald Trump, candidat républicain et donc traditionnellement plus susceptible de défendre des valeurs conservatrices et chrétiennes, ne remplit pas tout à fait cette condition jusque là sine qua non du soutien des évangélistes blancs. L’appui de cette communauté s’explique donc autrement, par la volonté affichée de Trump de « rendre à l’Amérique sa grandeur », qui résonne particulièrement auprès des évangéliques blancs qui craignent que les valeurs traditionnelles qu’ils défendent disparaissent [6]. Plutôt que de représenter son intérêt personnel, Trump signale la "grandeur américaine" à ses partisans, et se dépeint comme l’antidote à une sorte de malaise culturel moderne. Il entend ainsi satisfaire la classe moyenne blanche, à laquelle nombre d’évangélistes appartiennent, sans pour autant limiter son électorat de prédilection à une communauté religieuse identifiée.

Cependant, conscient du rôle prépondérant que joue l’électorat évangélique dans le choix du candidat républicain, si ce n’est de président des Etats-Unis, Donald Trump n’a pas hésité à adopter un discours plus proche des attentes de cette communauté. Durant la campagne des élections primaires, il a ainsi mis l’accent sur sa foi, afin de contrebalancer son manque de religiosité apparent et convaincre les plus fervent croyants qui ne se laisseraient pas séduire par son slogan « Make America great again » [7]. Il a ainsi su retourner sa position sur l’avortement, procédure à laquelle il s’était publiquement dit favorable avant son arrivée en politique, et se positionner contre tout au long de sa campagne afin de satisfaire son électorat conservateur, très sensible à cette question. De la même manière, ses attaques répétées à l’égard des populations immigrées ou musulmanes lui valent un franc succès auprès des évangéliques blancs [8]. Enfin, il a profité également de la désorganisation des évangéliques durant les primaires, dont les leaders peinent publiquement à se choisir un candidat parmi des candidats traditionnellement plus proches de l’Eglise évangélique tels que Ted Cruz ou Marco Rubio. Cette campagne de charme faite aux évangéliques blancs a souvent été qualifiée “d'orthodoxie” inattendue de Donald Trump [9] ; mais peut-être n’est-elle pas si surprenante compte tenu des nombreuses façons dont il fait appel aux priorités des électeurs évangéliques blancs.

Une politique largement orientée vers l’électorat évangélique

Dès le début de son mandat, Donald Trump a ainsi cherché à satisfaire son électorat religieux, conscient que ce dernier était responsable de son élection. C’est ainsi que les médias évangéliques blancs ont largement rapporté que le président Trump avait «tenu parole» sur les questions primordiales telles que l'agenda pro- vie [10]. C’est également afin de contenter et dynamiser cette force politique que Trump a fait preuve d’un soutien sans faille à la nomination du juge Brett Kavanaugh à la Cour suprême, tentant ainsi de renverser l’équilibre qui existait alors sur la question de l’avortement [11]. L’administration Trump a également préconisé une définition étroite de la «liberté religieuse», trouvant le maintien de la conviction religieuse des protestants conservateurs comme suffisant pour refuser de servir des homosexuels ou pour recevoir un financement fédéral malgré le non-respect des directives établies en matière de discrimination [12].

De la même manière l’une des promesses emblématiques de sa campagne, et mesure hautement controversée de son mandat fut le déplacement de l’ambassade des Etats-Unis en Israël. Rompant ainsi avec des décennies de précédent, il a déplacé l’ambassade des États-Unis de Tel-Aviv à Jérusalem, mesure réclamée depuis longtemps par les dirigeants israéliens et les évangéliques américains [13]. En honorant certaines de ses promesses de campagne et en satisfaisant les attentes principales des évangéliques blancs, Trump s’est ainsi assuré un soutien constant de cette communauté qui représente encore une force politique majeure aux Etats-Unis.

Quel renouvellement pour le pouvoir politique des évangéliques ?

Malgré le soutien déterminant des évangéliques blancs lors de l’élection présidentielle de 2016 qui a permis de faire de Donald Trump le 45eme président des Etats-Unis, un mouvement croissant parmi la « nouvelle génération » émerge et vise à remodeler l'Église évangélique et le paysage politique du pays. Ainsi, si depuis les années 1970, les évangéliques blancs forment « l’épine dorsale de la base républicaine », il semblerait que les plus jeunes rejettent l’ère Trump et quittent l’église. En outre, cette base électorale devient plus petite et plus vieille et pousse les démographes à avancer que les évangéliques cesseront probablement d’être une force politique majeure des élections présidentielles d’ici 2024 [14].

Ainsi, en s’attachant à la « marque Trump », certains affirment que les évangéliques blancs mettent en péril la capacité de leur mouvement à se développer. A titre d’exemple, rappelons que les évangéliques blancs représentent 26% des personnes âgées de 65 ans et plus, mais que 7% des Américains de moins de 30 ans. Il semblerait ainsi que cette communauté vieillissante se batte encore dans les « guerres culturelles » de la fin du XXe siècle, alors que les jeunes adultes progressent [15].

Le mariage pour tous et le droit à l’IVG sont en effet des sujets bien plus consensuels chez la nouvelle génération. Il en résulte donc que le bloc conservateur, s’il ne mise que sur son alliance avec la droite religieuse et ne se renouvelle pas, pourrait être affaibli. Ainsi, lors des élections de mi-mandat, préoccupé par la diminution des effectifs, Trump a organisé un tour de force en rassemblant plus de 100 figures évangéliques à la Maison Blanche, réunion au cours de laquelle il a insisté sur la nécessité de garder un Congrès républicain. C’est ainsi que de nombreuses campagnes ont été lancées, à l’image de celle organisée par la « coalition Faith & Freedom » de Ralph Reed qui s’est engagée à dépenser 18 millions de dollars pour cibler 125 millions d’électeurs conservateurs avant la mi-mandat [16]. Si cette opération s’est avérée être un succès relatif, il est probable qu’il soit désormais plus compliqué pour le parti républicain de reproduire cette performance en ne s’appuyant que sur le vote évangélique [17].


Notes

[1] Vaillant, Gauthier, “Trump triomphe chez les évangéliques blancs et remporte le vote catholique”, La Croix, 9 novembre 2016, URL : https://www.la-croix.com/Religion/Monde/Trump-triomphe-chez-evangeliques-blancs-remporte-vote-catholique-2016-11-09-1200801933

[2] Public Religion Research Institute, “Backing Trump, White Evangelicals Flip Flop on Importance of Candidate Character”, 19 octobre 2016, URL : https://www.prri.org/research/prri-brookings-oct-19-poll-politics-election-clinton-double-digit-lead-trump/

[3]Jones, Robert P., “Donald Trump and the Transformation of White Evangelicals”, Time, 19 novembre 2016, URL : http://time.com/4577752/donald-trump-transformation-white-evangelicals/

[4] Jung, Cindy, “The TrumpException :Christian Morals and the Presidency”, Harvard International Review, Vol. 37, No. 4 (Summer 2016), pp.7-9, URL : https://www-jstor-org.ezp.sub.su.se/stable/pdf/26445608.pdf?refreqid=excelsior%3Aa94059cf5409e0aa9b9fd6b7c96ab2de

[5] Schmidt, Samatha; Wang, Amy B, “Jerry Falwell Jr. keeps defending Trump as Liberty University grads return diplomas”, The Washington Post, 21 août 2017, URL: https://www.washingtonpost.com/news/morning-mix/wp/2017/08/21/liberty-university-graduates-return-diplomas-because-of-support-for-trump-by-jerry-falwell-jr/?noredirect=on&utm_term=.a37fdb32f72d et voir la partie 1 du Dossier GSI sur les Evangéliques.

[6] Whitehead Andrew L , Perry Samuel L , O Baker Joseph, “Make America Christian Again: Christian Nationalism and Voting for Donald Trump in the 2016 Presidential Election”, Sociology of Religion, Volume 79, Issue 2, Summer 2018, Pages 147–171, URL : https://academic-oup-com.ezp.sub.su.se/socrel/article/79/2/147/4825283?searchresult=1#116815028

[7] Egell Penny, “An Agenda for Research on American Religion in Light of the 2016 Election”, Sociology of Religion, Volume 78, Issue 1, Spring 2017, Pages 1–8, URL : https://academic-oup-com.ezp.sub.su.se/socrel/article/78/1/1/3076869

[8] AFP, “ Donald Trump : les chrétiens évangéliques dans la mire du milliardaire”, Le Journal de Montréal, 18 janvier 2016, URL : https://www.journaldemontreal.com/2016/01/18/donald-trump-les-chretiens-evangeliques-dans-la-mire-du-milliardaire

[9] Brophy, Sorcha A, “Orthodoxy as Project: Temporality and Action in an American Protestant Denomination.”Sociology of Religion 77, no. 2: 123–43, 2016.

[10] Sherwood, Harriet, “Toxic christianity : the evangelicals creating champions for Trump”, The Guardian, 21 octobre 2018, URL : https://www.theguardian.com/us-news/2018/oct/21/evangelical-christians-trump-liberty-university-jerry-falwell

[11] Martí, Gerardo, “The Unexpected Orthodoxy of Donald J. Trump: White Evangelical Support for the 45th President of the United States”, Sociology of Religion, Volume 80, Issue 1, Spring 2019, Pages 1–8, URL : https://academic-oup-com.ezp.sub.su.se/socrel/article/80/1/1/5253744?searchresult=1#129701039

[12] Ibid

[13] McMahon, Robert, “Christian Evangelicals and US Foreign Policy”, Council on Foreign Relations, URL : https://www.cfr.org/backgrounder/christian-evangelicals-and-us-foreign-policy

[14] Burleigh, Nina, “Evangelical Christians Helped Elect Donald Trump, but Their Time as a Major Political Force Is Coming to an End”, Newsweek, 13 décembre 2018, URL : ,https://www.newsweek.com/2018/12/21/evangelicals-republicans-trump-millenials-1255745.html

[15] Jones, Robert P., “White Evangelicals Can’t Quit Donald Trump”, The Atlantic, 20 avril 2018, URL : https://www.theatlantic.com/politics/archive/2018/04/white-evangelicals-cant-quit-donald-trump/558461/

[16]Faith and Freedom Coalition, “Record Evangelical Vote in 2018 Midterm Election”, 7 novembre 2018, URL : https://www.ffcoalition.com/record-evangelical-vote-in-2018-midterm-election/

[17] Djupe, Paul and Ryan L. Claassen, “The Evangelical Crackup?: The Future of the Evangelical-Republican Coalition”, Philadelphia, PA: Temple University Press, 2018



Bibliographie

Ouvrage :

Djupe, Paul and Ryan L. Claassen, “The Evangelical Crackup?: The Future of the Evangelical-Republican Coalition”, Philadelphia, PA: Temple University Press, 2018.

Articles de recherche :

Burleigh, Nina, “Evangelical Christians Helped Elect Donald Trump, but Their Time as a Major Political Force Is Coming to an End”, Newsweek, 13 décembre 2018, URL : https://www.newsweek.com/2018/12/21/evangelicals-republicans-trump-millenials-1255745.html

Brophy, Sorcha A, “Orthodoxy as Project: Temporality and Action in an American Protestant Denomination.”Sociology of Religion 77, no. 2: 123–43, 2016.

Edgell Penny, “An Agenda for Research on American Religion in Light of the 2016 Election”, Sociology of Religion, Volume 78, Issue 1, Spring 2017, Pages 1–8.

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Mc Mahon, Robert, “Christian Evangelicals and U.S. Foreign Policy”, 22 août 2006, Council on Foreign Relations, URL : https://www.cfr.org/backgrounder/christian-evangelicals-and-us-foreign-policy

Public Religion Research Institute, “Backing Trump, White Evangelicals Flip Flop on Importance of Candidate Character”, 19 octobre 2016, URL : https://www.prri.org/research/prri-brookings-oct-19-poll-politics-election-clinton-double-digit-lead-trump/

Whitehead Andrew L , Perry Samuel L , O Baker Joseph, “Make America Christian Again: Christian Nationalism and Voting for Donald Trump in the 2016 Presidential Election”, Sociology of Religion, Volume 79, Issue 2, Summer 2018, Pages 147–171.

Articles de presse :

Schmidt, Samatha; Wang, Amy B, “Jerry Falwell Jr. keeps defending Trump as Liberty University grads return diplomas”, The Washington Post, 21 août 2017, URL: https://www.washingtonpost.com/news/morning-mix/wp/2017/08/21/liberty-university-graduates-return-diplomas-because-of-support-for-trump-by-jerry-falwell-jr/?noredirect=on&utm_term=.a37fdb32f72d

Sherwood, Harriet, “Toxic christianity : the evangelicals creating champions for Trump”, The Guardian, 21 octobre 2018, URL : https://www.theguardian.com/us-news/2018/oct/21/evangelical-christians-trump-liberty-university-jerry-falwell

Vaillant, Gauthier, “Trump triomphe chez les évangéliques blancs et remporte le vote catholique”, La Croix, 9 novembre 2016, URL : https://www.la-croix.com/Religion/Monde/Trump-triomphe-chez-evangeliques-blancs-remporte-vote-catholique-2016-11-09-1200801933

Faith and Freedom Coalition, “Record Evangelical Vote in 2018 Midterm Election”, 7 novembre 2018, URL : https://www.ffcoalition.com/record-evangelical-vote-in-2018-midterm-election/

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