Le retour des djihadistes français

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Le retour des djihadistes français

ZONE EUROPE

 
"Returnees" pris en charge par l'UNHCR
 

Touchée par des attentats perpétrés par des Français qui ont fait le choix de prêter allégeance au calife autoproclamé de l’Etat islamique, la France fait aujourd’hui face à la question épineuse du sort des djihadistes français. Leur possible retour nous interroge sur notre capacité à penser les risques auxquels nous sommes exposés et sur les défis de demain à relever. La fin du califat ne change rien à la menace, tant le mal est profond. L’idéologie lui survivra. Selon Eric Danon, elle se réincarnera et continuera d’être portée par un nombre croissant d’individus, plus ou moins isolés, prêts à passer à l’acte [1]. La menace provient aujourd’hui d’acteurs hybrides, capable de s’adapter à un contexte changeant[2].

Avec l’annonce de la fin de l’Etat Islamique puis du retrait des troupes américaines, la donne a changé. Le Président Donald Trump a exhorté les pays européens à rapatrier leurs ressortissants [3] partis combattre au pays du Sham, les Forces démocratiques syriennes n’étant plus en capacité de les prendre en charge. Face à la menace d’une opération militaire turque à leur encontre, les Kurdes se rapprochent de Damas. Le risque d’une dispersion dans la nature et la crainte que ces prisonniers ne soient utilisés contre nous, conduisent les autorités françaises à prévenir un potentiel retour. Même si les chiffres restent incertains compte tenu de notre manque de visibilité sur le terrain, à court et moyen terme, on estime, de sources françaises à environ 150 le nombre de ressortissants français et une cinquantaine d’adultes le nombre de djihadistes français détenus dans les camps du nord-est de la Syrie [4].

Lors de la conférence conjointe avec le Président irakien, Barham Saleh, le 25 février 2019, le Président Emmanuel Macron, a rappelé la position française : "Pour les Français majeurs détenus qui seraient transférés", il reviendra "d'abord" aux autorités irakiennes "de décider souverainement" s'ils doivent faire l'objet de procédure judiciaire sur place, a-t-il ajouté, précisant que les ressortissants français auront "le droit de bénéficier de la protection consulaire". Finalement, le Gouvernement français ne rapatriera que les enfants et « au cas par cas », comme l’a réaffirmé le ministre de l’Intérieur au cours de la conférence de presse finale du G7 –Intérieur [5] , à Paris. Positions que déplorent les avocats qui défendent les mères et enfants de djihadistes français retenus en Syrie et qui considèrent que la France renonce à prendre ses responsabilités face à une opinion publique réticente à ce retour et surtout, mal informée [6].

 

Contrôle d’identité effectué auprès de civils par des troupes kurdes syriennes, à Baghouz (Syrie), le 26 janvier. DELIL SOULEIMAN / AFP

 

Qui sont ces revenants ?

Islamisation de la radicalité, radicalisation de l’islamisation, réaction directe aux effets de la colonisation ou montée d’une certaine spiritualisation extrémiste, toutes ces thèses sur les motivations des djihadistes s’entremêlent. Elles sont en interaction. Il n’y a donc pas un mais des profils, avec des traits communs. Avec Daech, des acteurs qui étaient autrefois marginaux sous Al-Qaïda, vont rejoindre la lutte [7]. Aux côtés des hommes convaincus par la cause, des femmes, dont le rôle ne doit pas être sous-estimée et cantonnée à celui de mettre au monde des « lionceaux » du Califat. Elles sont très souvent le moteur de la radicalité [8] dans le couple. Quand elles perdent leur époux, elles sont envoyées dans des maisons de femmes, des Madafa, où les conditions de vie sont telles, que la seule manière d’en sortir, est de se marier. Des rencontres de type speed dating sont organisées et les hommes choisissent selon les codes occidentaux de la télé-réalité.

Il y a aussi des enfants nés sur place. Symbole du renouveau, l’image de l’enfant occupe une place importante dans la propagande de Daech et sert à renforcer l’aspect « festif »[9] de la guerre, selon l’expression de Farhad Khosrokavar, la rendant plus attrayante pour des adultes désireux de prendre un nouveau départ, seul, ou avec leur famille. Instrumentalisés, endoctrinés, initiés aux règles de combat, aux codes et langages djihadistes, ces enfants-soldats ont été reconditionnés [10] pour se positionner contre le monde extérieur.

Une femme et ses enfants à Baghouz en Syrie, le 3 février 2019. Photo d'illustration. | DELIL SOULEIMAN – AFP

En quête d’un idéal, ces hommes et ces femmes ont quitté la France qu’ils haïssent tant, pour un Etat islamique qui a su tirer un avantage des failles internes des sociétés occidentales, de ses frustrations, de ses aspirations. Et pourtant, arrivés sur place, « le premier réflexe des expatriés français est de se regrouper et de cultiver l’entre-soi »[11]. Les raisons au retour se multiplient : l’importation des codes sociaux des cités, les rivalités intestines entre troupes, la chasse aux espions et aux sorcières, l’intervention de la coalition, la dégradation de la situation… Pour autant, le projet garde toute sa pureté pour ses adeptes. Leurs convictions restent intactes. Ce sont les mœurs importées, qui sont fustigés. Les entretiens menés par David Thomson [12], journaliste RFI, montrent bien que ceux qui rentrent, ne se repentent pas pour autant et conservent une radicalité religieuse [13].

Un défi judiciaire et carcéral

Comme réaffirmé par Nicole Belloubet, Garde des Sceaux et Ministre de la Justice, les retours font l’objet d’une judiciarisation systématique. Depuis les attentats de janvier 2015, les sanctions prévues par le Code pénal ont été alourdies, les pratiques des juges, durcies. En 2016, sous l’impulsion du procureur de Paris, François MOLINS [14], la politique pénale en matière de terrorisme a radicalement changé. Les revenants sont désormais passibles des Assises. 20 à 30 ans de prison contre 10 quand ces faits étaient encore qualifiés de délits. Selon la gravité de leurs actes, ils encourent également, la réclusion criminelle à perpétuité. Aussi, la loi du 21 juillet 2016 vient renforcer l’arsenal répressif en matière de terrorisme, avec une aggravation des peines encourues. Également, le rapport sénatorial « Menace terroriste : pour une République juste mais plus ferme » de 2018, met bien exergue la cruciale question de la prise en charge des auteurs d’infractions terroristes et radicalisation des détenus de droit commun, qui reste entière [15]. Le milieu carcéral doit faire face à la menace du fanatisme et de ces prédicateurs.

En effet, la surpopulation carcérale laisse craindre une radicalisation des autres détenus et également un renforcement des idées des plus dangereux. Face à ce phénomène, l’administration pénitentiaire a expérimenté plusieurs modèles de prise en charge. Les unités de prévention de la radicalisation (UPRA) dont la création a été annoncée suite aux attentats de janvier 2015, ont laissé place à l’instauration de quartiers d’évaluation de la radicalisation (QER) ; les quartiers pour détenus violents (QDV) en quartiers de prise en charge (QPC)… La prise en charge et la réinsertion des djihadistes terroristes français posent un défi considérable à l’administration pénitentiaire [16]. In fine, l’objectif est de « déterminer un mode de détention adapté pour les détenus radicalisés afin de lutter contre le prosélytisme », explique Mathilde Cunha, directrice adjointe de la prison de Vendin-le-Vieil, affectée au QER [17].

Image officielle du plan national de prévention de la radicalisation (Source: gouvernement.fr)


Pour lutter contre ce phénomène, il nous faut également prévenir la radicalité. Le Gouvernement a présenté le vendredi 23 février 2018, le nouveau plan national de prévention de la radicalisation annoncé par le Président de la République. Ses 60 mesures sont formulées pour réorienter la politique de prévention suivant 5 axes : prémunir les esprits, compléter le maillage détection/prévention, comprendre et anticiper l’évolution de la radicalisation, professionnaliser les acteurs locaux et évaluer les pratiques, adapter le désengagement [18]. Le succès de ce plan s’appuiera sur la capacité de tous les acteurs à mobiliser et coordonner nos forces, en s’appuyant sur le retour d’expériences de terrain.

Quid d’une solution européenne ?

La France n’est pas la seule à être confrontée au retour des djihadistes. D’autres pays européens sont également concernés par cette question. L’Angleterre a choisi de déchoir de sa nationalité, la britannique Shamima Begum, qui était partie rejoindre l’Etat islamique en 2015 et qui avait demandé à rentrer au Royaume-Uni avec son fils. La Norvège ne veut pas de ses ressortissants djihadistes. Idem pour la Suède, la Finlande et la Norvège. Retour sous conditions pour les djihadistes allemands.

Tous semblent réticents à ce rapatriement. Il n’y a pas de solution commune qui se profile à l’horizon. Une fois encore, l’Union Européenne peine à trouver des solutions. La chef de la diplomatie européenne, Federica Mogherini, préfère laisser le choix de la solution à chaque gouvernement, même si elle préconise une approche commune. En attendant, les Etats européens essaient de gagner du temps et la situation s’enlise.



Notes

[1] Danon Eric, « Terrorisme islamiste : c’est parti pour durer », Sécurité globale, 2016/3 (N° 7), p. 87-108.

[2] Bauer Alain, « Le djihad “uberisé” », Sécurité globale, 2016/1 (N° 5), p. 113-118.

[3]« Syrie : Donald Trump demande aux Européens de rapatrier leurs djihadistes prisonniers », Europe 1, publié le 17 février 2019.

[4] « L’Europe divisée sur le sort de ses ressortissants partis rejoindre l’Etat islamique en Syrie », Le Monde, Mis à jour le 19 février 2019.

[5] Format du G7 réunissant les ministres de l’Intérieur.

[6] « Tout était bien prévu pour rapatrier les djihadistes français de Syrie », L’express, publié le 6 avril 2019

[7] Khosrokhavar Farhad, « Le djihadisme européen, les acteurs, les actrices et la structure urbaine », Confluences Méditerranée, 2018/2 (N° 105), p. 183-198.

[8] Thomson David, les Revenants, 2016

[9] Khosrokavar Farhad, Radicalisation, Paris, FMSH, 2014

[10]Hasna Hussein , « Les « lionceaux du califat » : une analyse de la propagande djihadiste », Les Cahiers Dynamiques, 2017/2 (N° 72), p. 42-47

[11] Thomson David , Les Français jihadistes, 2014

[12] David Thomson est le seul journaliste français à avoir approché les djihadistes d'aussi près. On a longtemps dit qu'il n'y avait pas de profil type, mais il y a quand même de nombreux dénominateurs communs, qu'on a souvent tendance à mettre de côté. Le premier facteur est sociologique. La majorité des acteurs de ce milieu ont grandi dans des «quartiers populaires» et en ont conservé les codes. A tel point qu'en Syrie, c'est ce qui leur vaut leur mauvaise réputation et cette accusation d'avoir importé leur «jahilya de cité», c'est-à-dire leur habitus des quartiers sensibles. Une majorité des revenants sont rentrés déçus par ce qu'ils ont vécu, mais pas repentis. Ils restent profondément ancrés dans une radicalité religieuse, idéologique voire violente. Le projet a échoué, mais celui-ci conserve,selon eux, toute sa pureté. Les menaces sont triples : celle des retours d'éléments formés militairement et missionnés pour tuer ; celle des «revenants» déçus mais non repentis, capables de passer à l'acte violent individuellement ; et celle des sympathisants restés en France et pénétrés par ce discours.

David Thomson: «Les djihadistes qui reviennent ne sont pas repentis», Le Figaro, 1er décembre 2016. URL: http://ac.matra.free.fr/FB/20161201thomson.pdf

[13]David Thomson, Les Revenants, 2016

[14] Sturm Florence, « Terrorisme islamiste : la nouvelle stratégie judiciaire », France culture, publié le 05/05/2017

[15] Rapport n° 639 (2017-2018) de Mme Sylvie GOY-CHAVENT, fait au nom de la commission d'enquête, déposé le 4 juillet 2018

[16] Id.

[17] « L’Europe divisée sur le sort de ses ressortissants partis rejoindre l’Etat islamique en Syrie », Le Monde, Mis à jour le 19 février 2019, URL : https://www.lemonde.fr/international/article/2019/02/18/l-europe-divisee-sur-le-sort-de-ses-ressortissants-partis-rejoindre-l-etat-islamique-en-syrie_5424926_3210.html

[18] « Radicalisation : les cinq grands axes du plan "Prévenir pour protéger" », Gouvernement.fr, URL : https://www.gouvernement.fr/radicalisation-les-cinq-grands-axes-du-plan-prevenir-pour-proteger



Bibliographie

Ouvrages et articles de recherche:

Bauer Alain, « Le djihad “uberisé” », Sécurité globale, 2016/1 (N° 5), p. 113-118.

Bauer Alain, « Les mutations du terrorisme », Pouvoirs, 2016/3 (N° 158), p. 97-113. DOI : 10.3917/pouv.158.0097. URL : https://www.cairn.info/revue-pouvoirs-2016-3-page-97.htm

Danon Eric, « Terrorisme islamiste : c’est parti pour durer », Sécurité globale, 2016/3 (N° 7), p. 87-108.

Hasna Hussein , « Les « lionceaux du califat » : une analyse de la propagande djihadiste », Les Cahiers Dynamiques, 2017/2 (N° 72), p. 42-47

Hecker Marc, 137 nuances de terrorisme, les djihadistes de France face à la justice, 2018, Etudes de l’Ifri, Focus Stratégique 79, URL : http://cache.media.eduscol.education.fr/file/Prevention_radicalisation/80/0/rapport_Hecker_137_nuances_de_terrorisme_2018_961800.pdf

Khosrokavar Farhad, Radicalisation, Paris, Maison des Sciences de l'Homme, coll. «Interventions», 2014

Khosrokhavar Farhad, « Le djihadisme européen, les acteurs, les actrices et la structure urbaine », Confluences Méditerranée, 2018/2 (N° 105), p. 183-198.

Khosrokhavar Farhad, Le nouveau djihad en Occident, Roger Laffont, 2016.

Roy Olivier, Le djihad et la mort, éditions du Seuil, 2016

Thomson David, les Revenants, éditions du Seuil, 2016

Thomson David , Les Français jihadistes, édition Les arènes, 2014

Weitzmann Marc, Un temps pour haïr, Bernard Grasset, Paris, 2018.

Podcasts et vidéos:

« Syrie : Donald Trump demande aux Européens de rapatrier leurs djihadistes prisonniers », Europe 1, publié le 17 février 2019.

Sturm Florence, « Terrorisme islamiste : la nouvelle stratégie judiciaire », France culture, publié le 05/05/2017

Articles de presse :

« Tout était bien prévu pour rapatrier les djihadistes français de Syrie », L’express, publié le 6 avril 2019

« L’Europe divisée sur le sort de ses ressortissants partis rejoindre l’Etat islamique en Syrie », Le Monde, Mis à jour le 19 février 2019, URL : https://www.lemonde.fr/international/article/2019/02/18/l-europe-divisee-sur-le-sort-de-ses-ressortissants-partis-rejoindre-l-etat-islamique-en-syrie_5424926_3210.html

« Rapatrier les djihadistes français, un défi pour le gouvernement », Le Monde, Mis à jour le 05 février 2019, URL : https://www.lemonde.fr/politique/article/2019/02/05/rapatrier-les-djihadistes-francais-un-defi-pour-le-gouvernement_5419445_823448.html

Anne Collet. Les femmes d'Al-Qaida, Courrier International, publié le 20/12/2005, URL : https://www.courrierinternational.com/chronique/2005/12/20/les-femmes-d-al-qaida

« Evaluer la radicalisation: visite dans l'une des prisons les plus sécurisées de France »,Le Point, Publié le 14/05/2018, URL : https://www.lepoint.fr/societe/evaluer-la-radicalisation-visite-dans-l-une-des-prisons-les-plus-securisees-de-france-14-05-2018-2218072_23.php

Rapports et sites officiels:

Rapport n° 639 (2017-2018) de Mme Sylvie GOY-CHAVENT, fait au nom de la commission d'enquête, déposé le 4 juillet 2018

« Radicalisation : les cinq grands axes du plan "Prévenir pour protéger" », Gouvernement.fr, URL : https://www.gouvernement.fr/radicalisation-les-cinq-grands-axes-du-plan-prevenir-pour-proteger

Farah Hafez
Farah Hafez
Ancienne étudiante du Master 2 Diplomatie et Négociations Stratégiques (promotion 2015-2016). J'étais en charge du projet simulation sur le thème de l'Éducation en situation d'urgence. Stage de fin d'études à la Fondation Concorde. Aujourd'hui rédactrice pour les Services du Premier ministre.

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