ARCTIQUE : Quelles réalités géopolitiques et géoéconomiques en Arctique ?

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ARCTIQUE : Quelles réalités géopolitiques et géoéconomiques en Arctique ?

ZONE ARCTIQUE


En juillet 2018 Courrier International titre « La bataille de l’Arctique a bel et bien commencé », un article sur Rune Rafaelsen, maire d’un port situé à l’extrême nord de la Norvège. R. Rafaelsen chercherait à faire de Kirkenes « le nouveau Singapour », montrant l’importance commerciale grandissante des routes arctiques, et l’impact des changements climatiques dans la région [1]. Au delà du caractère spectaculaire d’une telle déclaration, quel est le potentiel réel du « Grand Nord » et dans quel contexte s’exercent les jeux d’influence entre puissances? Dans cet article nous nous efforcerons de produire une brève synthèse des réalités de l’organisation juridique, du potentiel économique, et de la conflictualité dans la région.



Dimensions juridiques et économiques dans la zone Arctique

En l’état des prospections, un consensus empirique se forme sur le potentiel commercial du Nouvel Arctique. L’essentiel des ressources connues se situe dans des zones économiques exclusives (ZEE) et non disputées [2]. Les nouveaux enjeux arctiques favorisent également les accords entre puissances, et non un Far West. Concernant les ZEE, si le Canada et la Russie ont revendiqué dès les premières années de l’entrée en vigueur de la Convention des Nations Unies sur le Droit de la Mer (CNUDM) des lignes délimitant leur espace exclusif, ils ont également déclaré ne pas avoir l’intention d’interdire la navigation internationale, même s’ils se réservent le droit légitime et légal de réglementer la navigation.

La majorité des litiges juridiques importants portent en fait sur l’extension de la souveraineté économique des États sur les plateaux continentaux, c’est-à-dire au-delà de la ligne des 200 miles marins qui caractérisent les ZEE : Il s’agit de se référer à la CNUDM sur la légalité de contrôle des routes maritimes, et des gestes tels que le drapeau russe planté au fond de l’Océan Arctique en 2007 n’ont strictement aucune portée légale et servent des intérêts intérieurs largement tournés vers les électeurs nationaux (F. Lasserre, 2015). On rappelle qu’au sein de la ZEE l'État côtier dispose de droits souverains ainsi que dans son plateau continental étendu, mais à ce jour seuls l’Islande et la Norvège ont défini leurs ZEE telles que prévues par les statuts de l’ONU. Celles du Danemark, du Canada et de la Russie sont encore en débat et donc sujettes à négociation [3].

D’un point de vue économique, l’Océan Arctique est terrain de ressources naturelles riches telles que le pétrole, fer, zinc, plomb, uranium entre autres. Ces ressources ont un fort rendement économique qui tend à s’accentuer à mesure que l’exploitation est rendue plus aisée par la fonte des glaces. Si à long terme l’exploitation de l’Arctique semble inévitable (K. Piepjohn, 2018), l’enjeu est alors bel est bien l’accès aux ressources, ce qui explique que les Etats financent des expéditions polaires dans le but d’obtenir des informations qui légitiment leurs prétentions. L’enjeu économique apparaît donc limité, d’autant plus que 95% de ces ressources se situent dans des zones non contestées. Cela étant, les ressources présentes en Arctique prendront de l’importance à mesure que les changements climatiques rendront leur accès moins coûteux. En ce sens, le célèbre passage Nord-Ouest s’élargit d’année en année et plusieurs bateaux l’ont emprunté sans l’aide de brise glaces, (pétrolier russe Christophe de Margerie en 2017). D’ici 2050, on estime que l’Arctique sera libre de glace en été, et ce dégel massif aura des impacts sur les territoires et l’exploitation des richesses : c’est aussi une opportunité pour le cercle polaire direct : les changements climatiques sont une opportunité pour la région, notamment en termes d’investissements, nécessaires à la diversification économique (V. Qujaukitsoq, 2018).



Sécurité et défense, nouvelle zone de conflictualité ?

Dans son volet militaire, la zone Arctique est l’objet de nombreux scénarios parfois catastrophe, ayant pour principaux protagonistes les États-Unis, la Russie et la Chine. La volonté réelle semble cependant plus apaisée. Ainsi, dans sa feuille de route Arctique 2014 – 2030 [4] l’US Navy définit un état final souhaité à savoir une région Arctique stable et sans conflit, espace de coopération et de confiance. Le Department of Defense définit deux objectifs qui soutiennent cette stratégie, à savoir assurer la sécurité et la sûreté du territoire et promouvoir les coopérations de défense.

Cette position, qui dans les doctrines est constante, doit cependant être nuancée : si les Etats-Unis agissent peu seuls dans la zone, ils sont très actifs via l’OTAN. Entre octobre et novembre a été réalisée l’opération conjointe OTAN/Norvège prénommée « Trident Juncture », plus grand exercice militaire depuis la fin de la Guerre Froide dans la zone. L’Organisation se mobilise face à l’expansion russe en Arctique et à la mauvaise organisation des zones maritimes nationales du Grand Nord, qui favorise les libres interprétations et les prétentions nationales diverses. L’ennemi anonyme des simulations à grande échelle de l’OTAN est bel et bien la Russie, qui quelques semaines auparavant avait également conduit de grandes manoeuvres militaires via l’exercice Vostok. La Russie met en garde l’OTAN : « Il faut s’attendre à une augmentation des effectifs des forces armées unifies de l’Alliance en Arctique, et à l’aggravation du risque de conflit. » (Commandant N. Evmenov, 2018).

De son côté, la Chine a jusqu’ici adopté une attitude prudente. La RPC présentait un intérêt certes pour le potentiel commercial des routes maritimes arctiques, mais dans le respect des normes institutionnelles de la région en sa qualité d'État non côtier. Dans la réalité des faits, la Chine est ralentie par son manque d’expérience en matière de recherche dans la zone et tisse ainsi des liens à la fois politiques, économiques et de recherches importants avec les 5 États côtiers et les « petits pays arctiques ». L’intérêt de Pékin pour la région n’est pas aussi récent que souvent présenté. Dès 1989, la Chine lance un programme officiel de recherches polaires et se consacre aux problématiques arctiques et au débat sur la gouvernance. En 1994, elle fait l’acquisition du Xue Long, plus gros brise-glace non-nucléaire du monde qui permet un programme de recherche exhaustif et de nombreuses expéditions. Son statut d’observateur au sein du Conseil de l’Arctique confirmé en mai 2013 montre une réelle volonté d’intégration dans la zone. Cependant, les intentions de Pékin se précisent, notamment depuis l’annonce officielle du gouvernement d’oeuvrer pour une « Route de la Soie Polaire » [5]. Ce modèle est considéré comme expansionniste, autant au plan économique que politique. Nils Wang explique que la Chine investit partout où elle a des intérêts pour les matières premières, notamment dans les zones où les Etats-Unis sont peu présents. Le ministre de l’intérieur du Groenland explique lui que la Chine est déjà un acteur majeur sur le marché, et qu’elle a vocation à augmenter ses investissements. Enfin, l’Arctic Yearbook 2018 conclut que la Chine a pour « principal objectif long terme (..) de s’assurer d’être une grande puissance influente en Arctique ». Cela passe par une prise de position stratégique via les infrastructures, les projets miniers, l’investissement économique, l’inauguration du second brise glace Xue Long 2 et enfin, l’appel d’offre en juin 2018 pour un modèle de brise glace nucléaire.

Nous adoptons donc un bilan mitigé : l’Arctique est certes une zone en pleine transformation, sujette aux défis du climat et de l’économie mondialisée. Il n’existe cependant pas de crise politique ou économique que l’on puisse clairement nommer. La réelle question concerne l’avenir et l’exploitation des matières contenues en Arctique. En la matière on constate que plusieurs grands puissances se préparent plus ou moins discrètement à être présentes le moment venu dans cette zone géographique, qui adopte un nouvel aspect stratégique.




Notes

[1]FORD Peter, « La bataille de l’Arctique a bel et bien commencé », Courrier International, 09/07/2018.

[2]ZEE telles que présentées par la Convention des Nations Unies sur le droit de la mer (CNUDM) de 1982. Les eaux intérieures constituent en droit international un espace maritime de pleine souveraineté pour l’Etat côtier.

[3]Au Sommet d’Ilulisat au Groenland en 2008 les pays de l’Arctique ont convenu de la nécessité de procéder au tracé des frontières maritimes selon les principes de la CNUDM.

[4]The United States Navy Arctic Roadmap for 2014 to 2030, publié en février 2014 sous la responsabilité du chef d’Etat-Major, l’Amiral Jonathan W. Greenert.

[5 ]Vision and Actions on Jointly Building Silk Road présenté par la Commission Nationale pour de Développement et la Réforme de Chine en mars 2015.




Bibliographie

ASTAPKOVITCH Vladimir, « Risque de conflits militaires en Arctique en hausse? », Spoutnik News France, 5 décembre 2018, sur https://fr.sputniknews.com/international/201812051039191797-arctique-conflits-militaires-russie-amiral/

EITERJORD Alexksander Trymp « The Growing Institutionalization of China’s Polar Silk Road », The Diplomat, 07/10/2018, sur https://thediplomat.com/2018/10/the-growing-institutionalization-of-chinas-polar-silk-road/

FORD Peter, « La bataille de l’Arctique a bel et bien commencé », Courrier International, 09/07/2018.

HANNE Hugo, « Les enjeux géopolitiques et géoéconomique de l’Arctique pour l’US Navy », Géoéconomie 2014/5 (n°72), p.151 – 163.

HIRTZMANN Ludovic, « La Chine tisse sa toile économique en Arctique », Le Temps, 7/12/2018, sur https://www.letemps.ch/economie/chine-tisse-toile-economique-arctique

LASSERRE Frédéric, « Enjeux géopolitique et géoéconomique contemporains en Arctique », Géoéconomie 2013/2 (n°65), p.135 – 152.

LASSERRE Frédéric, HUANG Linyan, « La Chine regarde-t-elle vraiment vers l’Arctique ? », Monde Chinois 2015/4 (n°44), p.85 – 91.

PELLETIER Sébastien, LASSERRE Frédéric, « Intérêt de la Chine pour l’Arctique : analyse de l’incident entourant le passage du brise-glace Xue Longen 1999 à Tuktoyakut, Territoires du Nord-Ouest », Monde Chinois 2015/1 (n°41), p.109 – 129.

SEVUNTS Levon, « Le dilemme de l’OTAN en Arctique, démonstration de force de l’OTAN et de la Russie: deux visions de l’Arctique s’affrontent », Regards sur l’Arctique, sur http://www.rcinet.ca/regard-sur-arctique-dossiers-speciaux/norvege-otan-trident-juncture-exercice-arctique-kirkenes-russie-militaire-defense-tensions/

ZHENG Junzhi « « Vostok-2018 », l’exercice militaire russe géant au parfum de guerre froide », L’Opinion, 10/09/2018, sur https://www.lopinion.fr/edition/international/vostok-2018-l-exercice-militaire-russe- geant-parfum-guerre-froide-161622

« Arctic maps », IBRU (Centre for Borders Research), Duhram University, publié le 19 / 02/2018, sur https://www.dur.ac.uk/ibru/resources/arctic/

« Arctique, le jour d’après », ARTE, 3/12/2018, sur https://www.arte.tv/fr/videos/078740-000-A/arctique-le-jour-d-apres/

« Climat: la nouvelle guerre froide aura lieu en Arctique » RTBF, 29/11/2018, sur https://www.rtbf.be/info/monde/detail_climat-la-nouvelle-guerre-froide-aura-lieu-en- arctique?id=10085264

« Full text: China’s Arctic Policy », The State Council Information Office of the People’s Republic of China, 01/2018, sur http://english.gov.cn/archive/white_paper/2018/01/26/ content_281476026660336.htm

Déborah Grivillers
Déborah Grivillers
Responsable Conseil et Task Force GSI Consulting

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