NIGERIA: Le Comité International de la Croix Rouge en danger face à Boko Haram

ARCTIQUE : Quelles réalités géopolitiques et géoéconomiques en Arctique ?
novembre 14, 2018
ARABIE SAOUDITE: La modernisation socio-économique de l’Arabie Saoudite : le pari ardu du Royaume de l’or noir.
novembre 28, 2018

NIGERIA: Le Comité International de la Croix Rouge en danger face à Boko Haram

 

ZONE AFRIQUE

Le dimanche 14 octobre 2018, le Comité International de la Croix Rouge (CICR) faisait un appel à l’aide pour sauver deux agents humanitaires, enlevés en mars dernier et dont l’exécution était prévue sous 24 heures en l’absence d’une rançon. Au cours d’une attaque de la ville de Rann, située au nord-est du Nigéria, trois infirmières avaient été capturées alors que trois autres avaient été tuées le jour même avec huit soldats nigérians. A la tête de cette opération se trouve le groupe Boko Haram, bien connu depuis quelques années pour ses actes violents dans la région.

En septembre, une première vidéo de l’assassinat de l’une des détenues avait été transmise au CICR. Les menaces étant avérées, l’alerte donnée au gouvernement nigérian, aux communautés et aux individus d’influence constituait le dernier espoir de l’institution pour sauver ses agents de santé.

Cette actualité tragique mérite que l’on s’y attarde davantage car ces évènements ne sont pas isolés. Cela témoigne non seulement du dysfonctionnement étatique du Nigeria, incapable comme beaucoup d’autres Etats de faire face à la menace terroriste mais également des risques incessants auxquels doivent se confronter les intervenants du CICR.



Boko Haram au Nigéria : du mouvement sectaire aux actions terroristes

Boko Haram, ou de son nom originel « Groupe sunnite pour la prédication et le djihad » (Jama’atu Ahlis-Sunnah Lidda’awati Wal Jihad), est un mouvement apparu dès le début des années 2000 qui cherche à imposer la charia en changeant de régime politique pour instaurer un califat[1].

Considéré au départ davantage comme une secte qui ne menaçait pas sérieusement le gouvernement, le mouvement se radicalise dès 2010 et profite de la fragilité des frontières pour s’étendre en dehors du Nigéria. Ce changement de position est considéré comme étant lié à l’exécution sans procès par la police nigériane de Mohamed Yusuf, fondateur du groupe. En l’absence de leader spirituel, le groupe va se fragmenter et une partie va rechercher le soutien d’Al-Qaïda et ainsi former l’Etat Islamique en Afrique de l’Ouest. Les actes terroristes vont alors s’intensifier et toucher aussi bien les chrétiens que les musulmans.[2]

Même si le président Muhammadu Buhari, élu en 2015 a affirmé à de nombreuses reprises que Boko Haram était « techniquement défait », la situation sécuritaire dans le nord-est du pays est toujours restée instable. Certains évènements laissent même croire qu’un regain de violences s’est récemment activé. En effet, cette faction de l’Etat islamique perpétue à nouveau de nombreuses attaques contre l’armée nigériane et les civils. Certaines sources expliquent notamment ces actes par la mort de Mamman Nur, haut responsable du groupe djihadiste, assassiné récemment par ses propres compagnons d’armes et qui semblait dans une certaine mesure pondérer la violence. Ces tensions internes au sein même du groupe s’avèrent être défavorables car elles tendent vers le durcissement du mouvement, de plus en plus extrémiste.

Cette situation très critique ne fait qu’augmenter les difficultés méthodologiques pour les organisations agissant pour le développement du Nigéria. Il est en effet, de plus en plus risqué pour leurs agents d’intervenir directement sur le terrain. Les acteurs de l’humanitaire sont désormais pris pour cible comme c’est le cas des sages-femmes du CICR, enlevées par Boko Haram.



L’aide humanitaire du CICR au Nigéria : entre besoin d’agir et risque recrudescent sur le terrain

Le CICR est considéré comme une organisation au statut particulier sur la scène internationale. Cette spécificité lui est octroyée par les Etats eux-mêmes et est caractérisée par sa totale indépendance, qui fait de lui un intermédiaire neutre. Il est également en mesure d’agir sur le territoire d’un Etat en cas de conflit armé non international, sans que cela soit assimilé à une ingérence dans les affaires de cet Etat[3].

La première intervention du CICR au Nigéria remonte aux années 60, suite au coup d’Etat et à la sécession de la province du Biafra[4]. C’est cependant avec l’insurrection de Boko Haram dés 2009 que l’aide internationale va s’intensifier. Afin de faire face à cette crise humanitaire, le CICR fournit des moyens de subsistance, de l’assistance médicale et de l’espoir aux victimes.

Le droit international humanitaire s’applique aux activités du CICR et octroi une protection particulière à ses agents. Afin de renforcer le statut des civils, du personnel médical et des agents humanitaires, le Conseil de sécurité des Nations Unies a rappelé dans sa Résolution 2286 de 2016[5] que les Etats ont l’obligation de traduire en justice les responsables de violation de la protection des civils en période de conflits armés.

Néanmoins, deux ans après l’adoption d’une telle mesure, le CICR déplore les attaques incessantes contre des structures médicales et des personnels de santé, que ce soit en Afghanistan, en République centrafricaine et désormais au Nigéria.

Compte tenu des difficultés qu’ont les Etats à contenir et défaire la violence de ces groupes, il semble assez difficile pour l’instant que la justice soit rendue pour ces exécutions. Le Nigéria se retrouve dans une position délicate puisqu’il n’est pas en mesure d’assurer un certain degré de protection sur son territoire ; son armée ne parvient pas à réduire les actions de Boko Haram.

De ce fait, l’appel à l’aide du CICR n’aura malheureusement pas été suffisant pour sauver à temps la vie de Hauwa Mohammed Liman, sage-femme âgée de 24 ans. L’état de santé de la troisième victime de l’enlèvement est toujours incertain mais tout laisse croire qu’elle est encore entre les mains de Boko Haram.

Face à ces actes, comment maintenir ces actions d’aides humanitaires ? Comment faire face à la menace perpétuelle qui plane sur les agents du CICR ? Comment venir en aide aux populations sur le terrain sans mettre en danger ces acteurs ? Les Etats et institutions internationales semblent pour l’instant rester impuissants. Seul leur courage et la dévotion à leur métier incitent les agents humanitaires à continuer à agir pour les victimes des conflits armés.




Notes

[1]La notion de califat fait référence à une forme de gouvernance, dans laquelle les préceptes du prophète Mahomet sont appliqués et qui recherche l’unité de l’Islam par l’application intégrale de la charia.

[2] A l’origine, Boko Haram s’opposait aux musulmans qui selon eux ne respectaient pas correctement les préceptes religieux et qui étaient influencés par l’éducation occidentale. Le mouvement va cependant s’émanciper des lignes identitaires et ethniques c’est-à-dire qu’il va savoir toucher une variété de sphères (différentes ethnies, dépassement de la division urbain/rural, etc.) pour obtenir une influence considérable.

[3] En vertu de l’article 3 commun aux Conventions de Genève de 1949, le CICR, en tant qu’organisme humanitaire impartial peut offrir ses services aux parties au conflit afin d’assurer un minimum de traitement humain.

[4] La sécession du Biafra est une guerre civile du Nigéria ayant lieu de 1967 à 1970 et qui constitue un tournant majeure dans l’aide humanitaire internationale. La région biafraise étant soumise à un blocus terrestre et maritime, les populations vont subir une terrible famine qui fera un grand nombre de morts. La médiatisation importante du conflit va inciter la communauté internationale à agir au niveau humanitaire, notamment par le biais du CICR.

[5] S/RES/2286 (2016) du 3 mai 2016 relative à la protection des civils en période de conflit armé.Accessible via: http://undocs.org/fr/S/RES/2286(2016).




Bibliographie

France Diplomatie, Présentation du Nigéria (04/06/2018).Accessible via : https://www.diplomatie.gouv.fr/fr/dossiers-pays/nigeria/presentation-du-nigeria/

GRANDIN Jules, HOLZINGER Flavie, PAPIN Delphine, La violence de Boko Haram expliquée en cartes (22/01/2015), Le Monde. Accessible via : https://www.lemonde.fr/international/visuel/2015/01/22/boko-haram-en-cartes_4561643_3210.html

FOULKES Imogen, Why attack on aid workers may hurt the world’s poorest (21/10/2018), BBC News Geneva, accessible via : https://www.bbc.com/news/world-45915521.

ICRC, Nigeria : with 24-hour deadline looming, ICRC makes urgent public appeal to release endangered healthcare workers (14/10/2018), accessible via : https://www.icrc.org/en/document/nigeria-24-hour-deadline-looming-icrc-makes-urgent-public-appeal-release-endangered

PEROUSE DE MONTCLOS Marc-Antoine, « Le Nigeria, Boko Haram et la crise migratoire », Outre-Terre, 2017/4 (N° 53), p. 174-189. DOI : 10.3917/oute1.053.0174. Accessible via : https://www.cairn.info/revue-outre-terre-2017-4-page-174.htm

COHEN Corentin, « Boko Haram, une impossible sociologie politique ? Un groupe armé catalyseur de la violence armée régionale », Afrique contemporaine 2015/3 (n° 255), p. 75-92.DOI 10.3917/afco.255.0075. Accessible via : https://www.cairn.info/revue-afrique-contemporaine-2015-3-page-75.htm

RAY Olivier, « Aide au développement et limites des interventions internationales. Le cas de Boko Haram », Afrique contemporaine 2015/3 (n° 255), p. 122-124. DOI 10.3917/afco.255.0122. Accessible via : https://www.cairn.info/revue-afrique-contemporaine-2015-3-page-122.htm

Entretien avec Marc-Antoine Pérouse de Montclos, Propos recueillis par Alice Béja, « Boko Haram ou le terrorisme à la nigériane », Esprit 2014/7 (Juillet), p. 118-123. DOI 10.3917/espri.1407.0118. Accessible via : https://www.cairn.info/revue-esprit-2014-7-page-118.htm

PEROUSE DE MONTCLOS Marc-Antoine, « Nigeria : Boko Haram, les chrétiens... et les autres », Études 2014/12 (décembre), p. 7-18. Accessible via : https://www.cairn.info/revue-etudes-2014-12-page-7.htm

PEROUSE DE MONTCLOS Marc-Antoine, « Boko Haram et la souveraineté du Nigeria : une histoire de frontières », Hérodote 2015/4 (n° 159), p. 58-75. DOI 10.3917/her.159.0058. Accessible via : https://www.cairn.info/revue-herodote-2015-4-page-58.htm

APARD Élodie, « Islam et territoires au Nigeria », Hérodote 2015/4 (n° 159), p. 86-98. DOI 10.3917/her.159.0086. Accessible via : https://www.cairn.info/revue-herodote-2015-4-page-86.htm

HARROFF-TAVEL Marion, « La diplomatie humanitaire du comité international de la Croix-Rouge », Relations internationales 2005/1 (n° 121), p. 73-89.DOI 10.3917/ri.121.0073. Accessible via : https://www.cairn.info/revue-relations-internationales-2005-1-page-73.htm

MERTENS Pierre. « Les modalités de l'intervention du Comité international de la Croix-Rouge dans le conflit du Nigéria ». Annuaire français de droit international, volume 15, 1969. pp. 183-209; DOI 10.3406/afdi.1969.1541. Accessible via : https://www.persee.fr/doc/afdi_0066-3085_1969_num_15_1_1541

3 Comments

  1. BARROSO-MUKOMBO dit :

    Bonjour,

    Sur le fond et la forme, l’article est vraiment bien présenté et rédigé. C’est un travail sérieux. Merci pour cet article sur un sujet un peu médiatisé.

    J’aurai néanmoins juste une remarque sur l’utilisation du mot « charia » qui est polysémique, suivre la charia n’est pas forcément quelque chose de mauvais.

    • Veronica RODRIGO dit :

      Je vous remercie pour votre commentaire. Effectivement le terme de « charia » ne renvoie pas nécessairement à quelque chose de mauvais, même si la connotation actuelle peut parfois être péjorative en raison de l’incompatibilité qu’il semble exister avec certains droits fondamentaux. Néanmoins, c’est surtout la conception adoptée par Boko Haram qui en se radicalisant en fait une application très contestable et dangereuse pour l’ensemble de la population.

  2. […] les membres de GSI publient un article type point de presse ou une analyse risque par semaine, ainsi qu’un […]

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *